Opinion · Droits fondamentaux · Accès à la justice
Une personne sur cinq vit avec une incapacité. Une sur six est racisée. Une sur cinq portera dans sa vie le poids d’une dépendance. Une sur vingt-cinq fait partie de la communauté 2SLGBTQ+. La liste continue. À force d’additionner les « minorités », on découvre que la majorité dont parle le système juridique n’existe peut-être pas.
Le mot « minorité » fait du travail : il désigne, il protège — et il isole. Il découpe la population en groupes traités séparément, comme s’ils n’avaient rien en commun. Mais quand on fait honnêtement l’arithmétique, les marges additionnées dépassent largement le centre. Et pendant ce temps, l’accès à la justice continue d’être indexé sur ce centre qui n’est plus.
I — Le mot qui isole
« Minorité » n’est pas un chiffre. C’est une fonction.
L’article 10 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec énumère quatorze motifs interdits de discrimination : race, couleur, sexe, identité ou expression de genre, grossesse, orientation sexuelle, état civil, âge, religion, convictions politiques, langue, origine ethnique ou nationale, condition sociale, handicap. Pris un par un, ces motifs définissent des « minorités ». Pris ensemble, ils englobent l’essentiel de la population.
Le mot fait pourtant un travail rhétorique constant. Il suggère que les personnes qu’il désigne sont l’exception, le cas particulier, l’ajustement à faire à la marge d’un système conçu pour quelqu’un d’autre. C’est précisément cette présupposition — que le système est normal et que la minorité s’y adapte — que la réalité démographique contredit. Le justiciable « par défaut » — celui pour qui le système est, dans les faits, encore conçu — c’est quelqu’un qui peut payer son avocat, qui lit son dossier dans sa langue, qui comprend le vocabulaire juridique parce qu’il est passé par l’école, et qui entre au tribunal sans entrave physique ou sensorielle. Ce profil est largement documenté par la recherche en accès à la justice12 et par plusieurs rapports d’enquête publique au Québec3. Tout le reste — l’immense reste — fait face, à chaque étape de la procédure, à des obstacles que ce justiciable-modèle, lui, n’a pas à affronter : devoir s’expliquer, prouver sa bonne foi, négocier sa propre présence, ou se voir refuser des accommodements qui devraient aller de soi. Nous avons documenté le refus d’accommodements raisonnables dans des palais de justice du Québec — un dossier sur lequel nous reviendrons aussi.
II — Faites le calcul
L’arithmétique des marges
Les chiffres qui suivent proviennent de Statistique Canada, de l’Institut de la statistique du Québec, du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances, et du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.
Personnes vivant avec une incapacité : 27 % des Canadiens de 15 ans et plus, soit 8 millions de personnes (ECI 2022). Au Québec, 21 %. La hausse la plus marquée concerne la santé mentale.
Personnes racisées : 16,1 % de la population du Québec en 2021 (1,3 million de personnes), 26,5 % au Canada, projection 38 à 43 % en 2041.
Personnes immigrantes : 14,6 % au Québec, 23 % au Canada en 2021.
Communauté 2SLGBTQ+ : plus de 1,3 million de Canadiens de 15 ans et plus (~4,4 %). Les crimes haineux fondés sur l’orientation sexuelle déclarés à la police ont bondi de 69 % entre 2022 et 2023.
Personnes alcooliques et toxicomanes : ce sont des personnes malades qui ont besoin d’aide, pas des défaillances morales à punir. 21,6 % des Canadiens adultes (environ 6 millions) rencontrent au cours de leur vie les critères d’un trouble lié à l’usage de substances. L’alcool seul touche 18,1 % en matière d’abus ou de dépendance. Le Québec affiche le plus haut taux de consommation d’alcool au pays.
Personnes en situation d’itinérance : environ 10 000 personnes en itinérance visible au Québec en 2022, +44 % depuis 2018. L’itinérance hébergée a augmenté d’un autre 15 % en 2024. Sans compter l’itinérance cachée.
Personnes aînées : près de 20 % de la population québécoise. Chez les 65 ans et plus, le taux d’incapacité atteint 40 %.
Personnes neurodivergentes : environ une personne sur cinq selon les estimations larges (autisme, TDAH, dyslexie, syndromes de tics).
À cela s’ajoutent les personnes sans diplôme, les personnes vivant sous le seuil de faible revenu, les femmes victimes de violence conjugale, les personnes monoparentales et les Autochtones.
Les marges du Québec et du Canada en chiffres
Pourcentage de la population concernée par chacune des catégories, présenté à l’échelle 0–30 % pour la lisibilité. Les chevauchements (une même personne peut appartenir à plusieurs groupes) ne sont pas comptés.
Additionnez. Tenez compte des chevauchements, sans les surévaluer : une personne autiste peut aussi être racisée, immigrante, pauvre, et avoir vécu de l’itinérance. Ce qui se dessine n’est pas une mosaïque de minorités. C’est la population.
« Minorité » ne décrit plus une réalité démographique. Ce mot décrit un rapport de pouvoir.
— EnDroit.caIII — Le dossier qui m’a frappé
Quand une lettre devient un diagnostic
Je suis le fondateur et l’éditeur d’EnDroit.ca, anciennement Justice-Quebec.ca. Je suis aussi une personne autiste, atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette et du TDAH. Je suis aussi une personne qui a lutté toute sa vie avec l’alcoolisme et la toxicomanie — et qui n’a aucune honte à le dire, parce que la honte appartient au système qui transforme la maladie en faute morale, pas à ceux qui en sont les premiers blessés. Je suis aussi un papa. Je suis aussi un être humain.
Au cours des dernières semaines, notre rédaction s’est intéressée à un dossier porté à son attention. Une avocate exerçant au Québec a transmis à une personne vivant avec les mêmes troubles neurodéveloppementaux que moi — autisme et syndrome de Gilles de la Tourette — une mise en demeure de trois pages dans laquelle elle a accumulé, à l’endroit de cette personne, des qualificatifs psychologisants extrêmement discriminatoires. Ces qualificatifs étaient directement contredits, point par point, par le rapport neuropsychologique officiel de la personne visée — un rapport signé par une membre de l’Ordre des psychologues du Québec que l’avocate avait en sa possession au moment de rédiger sa lettre.
L’auteure de la lettre est allée jusqu’à employer des termes médicaux et psychiatriques qu’elle n’a pas la qualification professionnelle de poser, afin de discréditer publiquement une personne autiste. Le tout placé sous le couvert de la protection des enfants d’une cliente — invocation qui, à l’examen, sert moins la cause des enfants qu’un ensemble de positions personnelles, professionnelles et institutionnelles que nous documenterons dans le détail. Saisi de la plainte déontologique, le syndic du Barreau a rejeté le dossier du revers de la main ; saisie ensuite pour discrimination, la CDPDJ a fait exactement la même chose. Ce dossier fera l’objet, dans les prochaines semaines, d’un reportage d’enquête complet en collaboration avec un partenaire.
IV — À qui appartient la justice ?
Le dossier n’est pas isolé — et personne ne corrige.
Si je parle ici de ce dossier, ce n’est pas pour le détailler — nous le ferons ailleurs. C’est parce qu’il n’est pas isolé. Nous recevons à EnDroit.ca des dizaines de témoignages par semaine de personnes qui se sont vu refuser un accommodement raisonnable, refuser d’être accompagnées, refuser le droit à un avocat, refuser le droit d’être entendues, refuser l’accès à leur propre dossier judiciaire.
Quand on aligne ces témoignages côte à côte, une question s’impose : à qui appartient la justice ? Et qui a la responsabilité de corriger ses dysfonctionnements ? Au Barreau du Québec ? Au ministère de la Justice ? Au Protecteur du citoyen ? À la CDPDJ ? Au DPCP ? Aux tribunaux ? À l’Office des professions ? Le tableau qui suit propose une lecture transversale, institution par institution, fondée sur leurs mandats publics, sur le Code des professions, et sur les reportages d’EnDroit.ca listés ensuite.
Sept institutions, sept limites structurelles
Lecture transversale des analyses ci-dessus, fondée sur le Code des professions, les mandats publics des organismes mentionnés et les reportages d’EnDroit.ca cités sous le tableau.
| Institution | Mandat affiché | Limite structurelle |
|---|---|---|
| Barreau du Québec | Protéger le public | FARPBQ assure et finance la défense de l’avocat visé ; Bureau du syndic instruit la plainte. L’ordre est à la fois assureur et instructeur. |
| Ministère de la Justice | Encadrer l’administration de la justice | Dirigé par un ministre qui est aussi procureur général. Applique le Code des professions (1973) qui consacre l’autorégulation des ordres. |
| Protecteur du citoyen | Veiller à la qualité des services publics | Pouvoir de recommandation seulement. Les recommandations acceptées ne sont pas toujours mises en œuvre. |
| CDPDJ | Défendre les droits humains et les droits de la jeunesse | Décline souvent compétence ; renvoie au Barreau ou aux tribunaux — les institutions à mettre en cause. |
| DPCP | Autoriser et conduire les poursuites criminelles et pénales | Décide d’autoriser ou non des accusations sur la foi des dossiers policiers. Ne porte pas, en pratique, d’accusations contre le Barreau, des avocats ou des policiers. |
| Tribunaux et magistrature | Trancher les litiges | Juges recrutés parmi les avocats membres du Barreau (10 ans+). Indépendance judiciaire : pas d’initiative de réforme institutionnelle. |
| Office des professions du Québec | Surveiller les ordres professionnels | Inaction documentée et de longue date face aux manquements — « le chien de garde muselé ». |
Le constat est dur, mais il est documentaire : il n’existe actuellement au Québec aucune institution dont le mandat, la structure et l’indépendance permettent une correction réelle et systémique des dysfonctionnements de l’accès à la justice. Chaque mécanisme de surveillance prévu renvoie, à un moment ou à un autre, vers le Barreau — ou vers un autre organisme qui renvoie lui-même vers un autre. Les institutions se lancent la balle entre elles, sans jamais intervenir, dans une complexité ahurissante — alors qu’il s’agit de personnes en situation de vulnérabilité, qui devraient bénéficier, au contraire, de la plus grande simplicité.
V — Reprendre ce qui a été pris
Si nous sommes le nombre, nous sommes la légitimité.
L’idée n’est pas de fondre toutes les luttes en une seule. Une personne aînée n’est pas une personne racisée, n’est pas une personne autiste, n’est pas une personne en situation d’itinérance. Chacune a ses problèmes propres, son vocabulaire, ses revendications.
Mais ces groupes partagent une expérience commune : celle d’avoir des droits écrits qui ne s’appliquent pas pleinement à eux dans la pratique. Celle de devoir prouver, à chaque interaction institutionnelle, qu’ils méritent ce qui devrait leur être dû par défaut. Celle d’être traités comme l’exception qu’ils ne sont pas, statistiquement.
L’accès à la justice — l’accès réel, pas l’accès théorique — n’est pas un cadeau à mendier. C’est un droit à exiger. Et il s’exige plus efficacement quand on est nombreux à l’exiger.
Conclusion
En 2026, nous avons le nombre. Et les outils.
En 2026, nous avons le nombre. Nous avons les données. Nous avons les outils numériques pour échanger nos témoignages, comparer nos dossiers, documenter ce que les institutions préfèrent que nous ne documentions pas. Et maintenant, nous avons la visibilité. EnDroit.ca, lors de son lancement dans les prochains jours, reviendra plus gros, plus grand, avec plus de collaborateurs, une équipe renforcée, de meilleures enquêtes, de meilleurs moyens — pour que la documentation des dysfonctionnements ne reste pas l’affaire de quelques voix isolées.
Il est temps de cesser de nous penser comme « minoritaires ». Il est temps de nous rassembler. Et il est temps d’exiger trois choses qui ne devraient jamais avoir cessé d’exister : l’égalité réelle d’accès à la justice, la transparence des institutions chargées de la protéger — le Barreau du Québec, l’Office des professions, le ministère de la Justice — et la responsabilité effective de ceux qui exercent ces pouvoirs en notre nom.
La question n’est plus de savoir comment protéger les minorités. La question est : quand est-ce que nous, qui sommes ensemble la majorité, allons reprendre ce qui nous appartient déjà ?
Autiste, alcoolique, toxicomane, neurodivergente, racisée, immigrante, itinérante, monoparentale, aînée. Mises bout à bout, ces personnes ne sont pas la minorité. Elles sont la majorité que personne ne nomme.
EnDroit.ca · Ensemble on va plus loin
Note éditoriale. Cet article est un texte d’opinion fondé sur des données publiques de Statistique Canada, de l’Institut de la statistique du Québec, du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances, et du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.
Cas illustratif. Le dossier évoqué à la section III est présenté de façon anonymisée. Il fera l’objet d’un reportage d’enquête distinct, en collaboration avec un partenaire, à paraître sur EnDroit.ca.
Avis. EnDroit.ca ne fournit pas de conseil juridique. L’auteur n’est pas avocat. Pour toute question personnelle, consultez un membre du Barreau du Québec ou contactez la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) : 1 800 361-6477.
1.Pierre Noreau, Chloé Leclerc, Moktar Lamari et Maya Cachecho, Indice québécois d’accès à la justice : Concept, mesure et analyse, Rapport de recherche remis au ministère de la Justice du Québec, ADAJ-Chantier 25, 30 juin 2022, 41 pages et annexes. Consulter le rapport.
2.Comité d’action sur l’accès à la justice en matière civile et familiale, L’accès à la justice en matière civile et familiale — Une feuille de route pour le changement, sous la direction de l’honorable Thomas A. Cromwell, Ottawa, Canadian Forum on Civil Justice, octobre 2013. Consulter le rapport Cromwell (PDF).
3.Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès (Commission Viens), Rapport final, présidée par l’honorable Jacques Viens, 30 septembre 2019, 520 pages. La Commission a documenté la discrimination systémique dans les services publics au Québec, notamment les services de justice. Consulter le site de la Commission Viens.
Incapacité. Statistique Canada, Enquête canadienne sur l’incapacité, 2017 à 2022, Le Quotidien, 1er décembre 2023 : 27 % des Canadiens 15+. Institut de la statistique du Québec, Statistiques sur les personnes handicapées, ECI 2022 : 21 % au Québec.
Personnes racisées. Statistique Québec, Personnes issues de minorités visibles, recensement 2021 : 16,1 % au Québec (1 341 000 personnes). CIRANO, Les minorités visibles nées au Canada, 2023 : 26,5 % au Canada, projection 38-43 % en 2041.
2SLGBTQ+. Statistique Canada, Profil socio-économique de la population 2SLGBTQ+ de 15 ans et plus, 2019 à 2021, Le Quotidien, 25 janvier 2024 : 1,3 million de personnes (~4,4 %). Crimes haineux fondés sur l’orientation sexuelle : +69 % en 2023 selon les données policières.
Dépendances et substances. Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCSA), Canadian Drug Summary : Alcohol : 21,6 % des adultes canadiens (~6 millions) rencontrent au cours de leur vie les critères d’un trouble lié à l’usage de substances ; 18,1 % pour l’alcool. Québec, 84,2 % de prévalence d’usage dans la dernière année — le plus élevé au pays.
Itinérance. Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, Dénombrement des personnes en situation d’itinérance visible au Québec — Rapport de l’exercice du 11 octobre 2022, septembre 2023 : ~10 000 personnes (+44 % par rapport à 2018). Rapport d’énumération de l’itinérance hébergée du 23 avril 2024 : 9 307 personnes hébergées, +15 % par rapport à 2022.
Charte. Charte des droits et libertés de la personne du Québec, RLRQ, c. C-12, art. 10.
Cet article est un texte d’opinion. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique. L’auteur n’est pas avocat. Aucune partie de cet article ne constitue un avis juridique.
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