Quand le système judiciaire ne comprend pas votre cerveau : le syndrome de Gilles de la Tourette devant les tribunaux

Publié le 1 mars 2026 à 19:20

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Ses tics sont des symptômes neurologiques. Le système y voit de l'instabilité, de la drogue ou de la dangerosité. Nathalie Pételle, directrice de l'Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST), explique pourquoi les personnes neurodivergentes sont parmi les plus vulnérables lorsqu'elles se retrouvent devant la justice — et pourquoi le cas de Julien, père autiste, n'est pas une exception.

« Retenir un tic, c'est comme s'empêcher de cligner des yeux »

Dans un article publié dans La Presse le 27 février 2026, à la suite de l'incident survenu à la cérémonie des BAFTA en Angleterre — où un homme vivant avec le syndrome de Gilles de la Tourette a crié une insulte raciste de manière involontaire devant des millions de téléspectateurs — Nathalie Pételle, directrice générale de l'Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST), a rappelé une réalité que le grand public ignore encore largement.

La coprolalie — ces tics vocaux qui poussent certaines personnes à prononcer des mots interdits — ne concerne qu'environ 10 % des personnes vivant avec le syndrome. Pour les 90 % restants, les tics prennent la forme de mouvements du visage, de haussements d'épaules, de raclements de gorge ou de reniflements. Le Dr Baudouin Forgeot d'Arc, pédopsychiatre et professeur agrégé à l'Université de Montréal, comparait dans le même article la sensation prémonitoire à celle d'un éternuement impossible à retenir.

Mais ce que l'article de La Presse ne dit pas, c'est ce qui se passe lorsque ces mêmes tics sont observés non pas dans une salle de spectacle, mais dans un palais de justice. Ou au poste de police. Ou devant un juge qui doit décider si un père peut voir ses enfants.

Ce que le système voit — et ce qu'il ne comprend pas

Le syndrome de Gilles de la Tourette est un trouble neurodéveloppemental. Il ne reflète ni l'intelligence, ni les valeurs, ni la dangerosité d'une personne. L'AQST le rappelle dans ses communications officielles : environ 90 % des personnes atteintes présentent aussi des troubles associés — TDAH, anxiété, trouble obsessionnel compulsif, difficultés liées à l'impulsivité, aux fonctions exécutives et à la gestion des émotions. Ces manifestations peuvent affecter tous les volets de la vie quotidienne.

Mais dans un contexte judiciaire, ces symptômes deviennent autre chose. Ils deviennent des signaux d'alarme. Un père qui a des tics faciaux en salle d'audience peut être perçu comme nerveux, instable ou sous l'influence de substances. Un justiciable qui parle avec intensité — caractéristique fréquente chez les personnes autistes ou ayant un TDAH — peut être interprété comme agressif ou incontrôlable.

Le problème n'est pas l'individu. Le problème est que le système judiciaire n'a pas été conçu pour reconnaître la neurodivergence.

Nathalie Pételle : la voix des oubliés du système

Nathalie Pételle dirige l'AQST depuis plus de 30 ans. L'organisme est le seul au Québec dédié au soutien des personnes vivant avec le syndrome de la Tourette, de leurs proches et du personnel qui intervient auprès d'eux. L'AQST travaille en collaboration avec la clinique Tourette du CHU Sainte-Justine, le Dr Simon Morand-Beaulieu et la directrice de la recherche en santé mentale du CIUSSS du Nord-de-l'Île-de-Montréal, Julie Leclerc.

Ce que le grand public ne sait pas, c'est que Mme Pételle ne se limite pas aux entrevues médiatiques. Elle accompagne aussi, directement et personnellement, des personnes vivant avec la Tourette qui se retrouvent prises dans les mailles du système judiciaire — des personnes dont les tics et les comorbidités sont mal compris, mal interprétés et parfois utilisés contre elles.

C'est le cas de Julien.

Julien : quand les tics deviennent des preuves

Julien (prénom modifié pour protéger l'identité de ses enfants) est un père autiste, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, qui fait l'objet d'un suivi individuel auprès de l'AQST et de Nathalie Pételle depuis novembre 2025. Son histoire a été documentée en détail par Justice-Quebec.ca dans deux articles distincts. Les propos rapportés ci-dessous proviennent d'enregistrements et de récits documentés par Justice-Quebec.ca; ils sont présentés comme allégués et n'ont pas tous fait l'objet de conclusions judiciaires définitives.

Ce qui distingue son cas, ce n'est pas seulement ce qui lui est arrivé — c'est la manière dont ses symptômes neurologiques ont été systématiquement mal interprétés par chaque acteur du système qu'il a rencontré.

Lorsqu'il s'est présenté au poste de police de Repentigny pour déposer une plainte, les policiers ont refusé de l'enregistrer. Sur des enregistrements audio disponibles sur Justice-Quebec.ca, on entend un policier lui répondre : « Tu viens juste nous faire chier », puis : « Tu as des tics faciaux, tu sembles nerveux, tu as l'air d'un drogué » — alors même qu'il expliquait souffrir du syndrome de Gilles de la Tourette.

Devant les tribunaux, un juge lui aurait déclaré qu'« une personne comme lui » ne méritait pas d'avoir un avocat. Un autre juge lui a refusé ses accommodements raisonnables et son accompagnateur lors des audiences. Son avocate de l'aide juridique lui aurait lancé : « Une personne comme toi ne mérite pas d'avoir des enfants. »

Dans chaque cas, le schéma est le même : les symptômes de Julien — les tics, l'intensité, la manière de communiquer propre à une personne autiste — ont été lus comme des signes de danger plutôt que comme des manifestations d'un trouble neurologique documenté.

Julien confie d'ailleurs que sans le soutien de Nathalie Pételle et de l'AQST dans ses moments les plus difficiles, il aurait eu beaucoup de mal à traverser ces épreuves. Pour lui, cet accompagnement a fait la différence entre l'isolement total et la possibilité de continuer à se battre.

Un problème plus grand que Julien

L'AQST le dit dans ses communications : les personnes vivant avec la Tourette « requièrent un accompagnement adapté, des moments d'apaisement cognitif ainsi qu'un environnement qui répond à leurs besoins neurologiques. » Face à l'incompréhension et à la stigmatisation, « il n'est malheureusement pas rare que la dépression et l'isolement surviennent en réaction à cette souffrance. »

Or, le système judiciaire est l'exact opposé d'un environnement adapté. Le Québec dispose bien d'un Programme d'accompagnement justice et santé mentale au criminel (PAJ-SM+) — mais en droit civil, en droit familial ou lors d'interactions de base avec la police, les citoyens neurodivergents sont laissés à eux-mêmes dans un système qui n'est pas formé pour les accueillir. Les salles d'audience sont stressantes. Les procédures sont rigides. Des formations en santé mentale existent pour certains acteurs, mais elles ne couvrent pas nécessairement la reconnaissance fine des tics et des profils neurodivergents en contexte judiciaire. Et lorsqu'un justiciable se présente avec des tics, de l'anxiété visible et une communication atypique, le réflexe institutionnel est trop souvent de l'interpréter comme un risque plutôt que comme un besoin d'accommodation.

Le Dr Forgeot d'Arc le soulignait dans La Presse : des facteurs comme le stress ou la fatigue peuvent aggraver les tics. Dans le contexte d'une audience de garde, d'une comparution ou d'un interrogatoire au poste de police, imaginez l'effet sur une personne vivant avec la Tourette. Plus la situation est stressante, plus les tics s'intensifient. Plus les tics s'intensifient, plus le système perçoit de l'instabilité. C'est un cercle vicieux qui ne peut être brisé que par la compréhension — et cette compréhension, aujourd'hui, fait cruellement défaut.

La P-38 : l'arme ultime contre les personnes neurodivergentes?

Justice-Quebec.ca a récemment publié une enquête détaillée sur l'instrumentalisation de la P-38, appuyée sur un jugement de 53 pages du juge Daniel Urbas (2026 QCCS 365). Mais ce jugement soulève une question qui dépasse ce seul dossier : qu'arrive-t-il lorsque la personne visée par une P-38 a déjà un diagnostic neurologique?

Ce qui doit changer

L'incident des BAFTA a provoqué une vague de sensibilisation mondiale. Mais cette sensibilisation s'arrête aux portes du palais de justice.

Il n'existe pas, à notre connaissance, de formation obligatoire et uniforme sur les troubles neurodéveloppementaux pour l'ensemble des acteurs du système judiciaire et policier au Québec, ni de protocole standardisé généralisé pour l'accueil des personnes neurodivergentes en salle d'audience. Pourtant, la Tourette et l'autisme peuvent relever de la notion de « handicap » au sens de la Charte des droits et libertés de la personne, qui interdit la discrimination fondée sur le handicap. Le refus d'un accommodement raisonnable peut constituer de la discrimination au sens de l'article 10 et, selon le contexte, engager aussi l'article 15 lorsque l'accès à un lieu public ou à des services est compromis.

Des pistes concrètes existent : formation spécialisée sur les troubles neurodéveloppementaux; protocole policier pour distinguer les manifestations neurologiques des signes de consommation; possibilité d'accompagnement par un intervenant reconnu en salle d'audience; et évaluation par un expert indépendant avant toute demande de P-38 lorsqu'un diagnostic neurologique est déjà documenté.

L'AQST accompagne ces personnes. Nathalie Pételle les suit une à une. Mais tant que le système judiciaire continuera de confondre symptômes neurologiques et signaux de danger, les Julien de ce monde resteront les plus vulnérables parmi les vulnérables.


Pour en savoir plus sur le dossier de Julien


Sources : Article de La Presse, 27 février 2026Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST) — Correspondance officielle de l'AQST, 5 novembre 2025 — Jugement 2026 QCCS 365, Cour supérieure du Québec — Enregistrements audio publiés sur Justice-Quebec.ca — Articles et témoignages publiés sur Justice-Quebec.ca.

Ce site ne fournit aucun conseil juridique. Les informations publiées sont basées sur des documents publics, des sources journalistiques citées et des communications officielles d'organismes reconnus. Le prénom « Julien » est utilisé pour protéger l'identité des enfants. Les propos rapportés comme allégués n'ont pas fait l'objet de conclusions judiciaires définitives. Toutes les personnes mentionnées bénéficient de la présomption d'innocence.

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