L'Affaire Spunt & Carin : Un père autiste séparé de ses jumeaux, un avocat fantôme, et des institutions silencieuses

Publié le 20 février 2026 à 03:02

L'Affaire Spunt & Carin : Un père autiste séparé de ses enfants, un avocat fantôme, et des institutions silencieuses

Justice-Quebec.ca | Enquête spéciale | Février 2026

Au départ, il y a un père. Julien (prénom modifié), autiste, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, qui tondait sa pelouse un matin ordinaire. Deux heures plus tard, il était menotté, entouré d'un véhicule blindé, de policiers en tenue d'assaut, de maîtres-chiens et de démineurs. Aucun explosif ne sera trouvé. Aucun arsenal. Les accusations les plus graves seront abandonnées. Il sera acquitté.

Mais ses enfants, eux, ne lui seront pas rendus.

Ce qui commence comme un drame familial se révèle, au fil de quatre ans de procédures, comme quelque chose de beaucoup plus sombre : une affaire où des avocats démissionnent en pleine enquête disciplinaire, où un témoin clé se volatilise entre la Chine et un Walmart de Kirkland, où le Barreau ferme ses dossiers malgré des allégations de fraude criminelle grave, et où les institutions chargées de protéger le public semblent se renvoyer la balle indéfiniment.

L'engrenage judiciaire

Dès le début de sa séparation, Julien fait face à un système qui, selon lui, interprète chacun de ses symptômes neurologiques comme des signes d'instabilité. Un juge, Pierre Labelle, lui aurait déclaré qu'« une personne comme lui » ne méritait pas d'avoir un avocat — le forçant à se représenter seul malgré son handicap. Un autre juge, Stéphane Lacoste, lui a refusé ses accommodements raisonnables et son accompagnateur lors des audiences, comme le confirme le procès-verbal du 18 novembre 2025.

Mais l'épisode le plus glaçant survient au palais de justice, où son avocate de l'aide juridique, Me Bianca Vigneault, l'aurait convaincu que l'audience d'urgence était annulée — alors qu'elle était bel et bien maintenue. Sur place, isolé dans un cubicule, on lui aurait présenté un document volumineux rédigé par l'avocat de la partie adverse, Me David Chun, le décrivant comme un danger. Lorsqu'il refuse de signer, son avocate lui aurait lancé : « Une personne comme toi ne mérite pas d'avoir des enfants. Soit tu signes, soit on s'est déjà arrangé pour que tu ne voies plus jamais tes enfants. »

Ces propos sont allégués et non confirmés par les parties visées. Mais ils symbolisent, pour Julien, le tournant irréversible : « J'ai compris que la bataille ne se jouait plus sur les faits, mais sur l'image. »

L'avocat qui disparaît

Au cœur du dossier : Me David Chun, avocat au cabinet Spunt & Carin, à Westmount. Son nom apparaît partout dans les procédures — comme rédacteur de documents, comme acteur central des allégations de collusion, comme témoin potentiel dans les dossiers criminels.

Le 5 février 2025, il démissionne officiellement du Barreau du Québec — en pleine enquête du Bureau du syndic. En droit disciplinaire, la coopération à une telle enquête est une obligation déontologique. La démission en cours d'enquête soulève donc, en elle-même, de sérieuses questions.

Mais l'affaire prend une dimension kafkaïenne lorsque sa localisation devient l'objet de deux versions incompatibles déposées devant des instances judiciaires distinctes. D'un côté, la défense du cabinet — financée par le Fonds d'assurance responsabilité du Barreau — avance qu'il résiderait désormais en Chine, ce qui rendrait son témoignage impossible. De l'autre, une déclaration sous serment signée par Jewel Anna Harrison, parajuriste au cabinet Spunt & Carin, affirme l'avoir personnellement croisé au Walmart de Kirkland le 11 octobre 2025, photographies à l'appui.

L'une de ces deux versions est fausse. Aucune instance n'a tranché.

Et cette contradiction n'est pas sans conséquence : le DPCP, par la voix de Me Flavie Picard, déclare en juillet 2025 ne pas disposer d'une preuve suffisante pour aller en procès — en raison, notamment, de l'indisponibilité de ce témoin central. Les accusations criminelles visant Julien tombent. Mais les procédures familiales, elles, continuent de produire leurs effets — toujours fondées sur des actes posés par l'avocat aujourd'hui introuvable.

Le cabinet, la rivalité, et la dénonciation de l'intérieur

Spunt & Carin n'est pas un cabinet ordinaire. Il est né dans l'orbite de Goldwater Droit, le cabinet le plus connu du Québec en droit familial. Plusieurs de ses avocats — Me Alexander Carin, Me Eric Kirshner, Me Ian Solloway, et David Chun lui-même — ont des racines professionnelles chez Goldwater. Une concurrence naturelle s'est installée entre les deux maisons dans le quartier huppé de Westmount.

Mais dans le sillage de la démission de David Chun et des poursuites civiles qui s'ensuivent, quelque chose change. Kirshner et Solloway — deux figures séniors — retournent chez Goldwater Droit. Du personnel de soutien les suit. Et c'est de l'intérieur de ce même cabinet Goldwater que surgit la dénonciation la plus explosive du dossier.

Le 6 décembre 2025, Julien reçoit un courriel d'une adresse se voulant anonyme. Une analyse de traçabilité numérique en attribuerait la provenance à Daniel Goldwater, avocat d'expérience. Le message ne parle pas d'erreurs ni de manquements. Il parle de « fraude criminelle grave », de « cover-up », et de l'inaction du Barreau : « Le Barreau n'a pas fait sa job. »

Ces propos sont des allégations, pas des conclusions judiciaires. Mais ils émanent d'un membre du Barreau qui affirme connaître le dossier de l'intérieur — parce que des avocats ayant travaillé chez Spunt & Carin, maintenant chez Goldwater, lui en auraient rapporté les détails.

Me Anne-France Goldwater, l'une des avocates les plus connues du Québec, aurait elle-même transmis une dénonciation formelle au Barreau concernant ces faits.

La réponse du Bureau du syndic, signée par Me Guylaine Mallette, syndique adjointe, tient en quelques lignes : « une décision a été rendue... ce dossier est fermé. »

Un système qui se ferme sur lui-même

Julien a tenté de déposer des plaintes en déontologie policière à Repentigny. Les policiers ont refusé d'enregistrer ses plaintes. Sur des enregistrements audio disponibles sur son site, on l'entend se faire répondre : « Tu viens juste nous faire chier », « Tu as des tics faciaux, tu sembles nerveux, tu as l'air d'un drogué » — alors même qu'il expliquait souffrir du syndrome de Gilles de la Tourette.

La police de Repentigny refuse d'enquêter sur les dossiers criminels connexes pour conflit d'intérêt. Le DPCP refuse de poursuivre parce que la police locale ne peut pas enquêter. Le dossier est transféré à Montréal parce que les acteurs visés sont des intervenants judiciaires du district de Joliette. L'AMF a accusé réception d'une plainte sur la gouvernance du Fonds d'assurance du Barreau. Aucune intervention publique.

Les avocats de Julien ont eux-mêmes des histoires troublantes : Me Michel Lachance ferait toujours l'objet d'une enquête disciplinaire ; Me David Chun a démissionné du Barreau en pleine enquête.

Chaque porte mène à une autre porte fermée.

Ce qu'il reste

Julien est toujours en appel. Ses jumeaux ont maintenant 4 ans. Les rapports psychosociaux et les évaluations de la DPJ lui étaient favorables, dit-il. Personne n'a été sanctionné. Le témoin central reste introuvable.

« Une seule parole peut mobiliser une armée contre vous », dit-il.

Ce dossier soulève des questions qui dépassent largement son cas personnel : que se passe-t-il lorsqu'un avocat peut démissionner en pleine enquête sans conséquence publique ? Lorsque deux versions contradictoires d'un même fait coexistent sous serment sans qu'aucune instance ne tranche ? Lorsque le Fonds censé protéger le public finance la défense du cabinet visé et envoie des mises en demeure aux journalistes qui couvrent l'affaire ?

La question n'est plus de savoir si le système a failli dans un cas particulier.

La question est de savoir combien de cas semblables ce même système a produits dans le silence.

Toutes les allégations rapportées dans cet article s'appuient sur des documents judiciaires versés aux dossiers 705-17-011918-255 et 705-17-012105-258, des correspondances du Bureau du syndic, une confirmation de plainte AMF (n° 2534737679), des déclarations sous serment et des échanges avec le DPCP. Elles n'ont pas toutes fait l'objet de conclusions judiciaires définitives. Toutes les personnes mentionnées bénéficient de la présomption d'innocence.

 

Sources : Spunt & Carin · Barreau du Québec · Bureau du syndic · Avis de démission · FARPBQ · AMF · Wikipedia — Goldwater · Cour supérieure · CDPDJ

 

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