Réforme P-38 : 104 millions pour l'assouplir, zéro mesure pour empêcher les abus

Publié le 24 mars 2026 à 09:09

Le gouvernement Legault vient d'annoncer 104,4 millions de dollars pour moderniser la loi P-38 — la procédure qui permet d'hospitaliser de force une personne dont l'état mental présente un danger. Un projet de loi sera déposé conjointement par la ministre de la Santé Sonia Bélanger et le ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette. La tragédie survenue dans un dépanneur du Plateau-Mont-Royal a bousculé le calendrier parlementaire.

Le débat est légitime. Les psychiatres le réclament depuis des années. Mais il existe une autre face de cette loi que le gouvernement n'a pas mentionnée dans ses annonces : la P-38 peut aussi être utilisée comme arme. Et un jugement récent de la Cour supérieure le documente, paragraphe par paragraphe.

Section 01

104 millions pour assouplir une loi vieille de 25 ans

La Loi sur la protection des personnes dont l'état mental présente un danger n'avait pas été révisée depuis plus de 25 ans. Elle permet à un juge d'ordonner qu'une personne soit conduite de force à l'hôpital pour une évaluation psychiatrique, sans qu'elle soit nécessairement informée ni entendue au préalable. La demande peut être présentée ex parte — dans le dos de la personne visée.

Le critère actuel est strict : les autorités ne peuvent intervenir que si la personne représente un danger grave et immédiat. C'est ce critère que le gouvernement veut assouplir, en s'inspirant notamment du modèle ontarien, où les policiers peuvent intervenir si une personne représente un danger sérieux — actuel ou passé — ou si elle n'est plus en mesure de prendre soin d'elle-même.

Ce que prévoit le budget 2026 — La Presse, 18 mars 2026

104,4 millions de dollars pour moderniser la loi P-38. 60 millions pour consolider l'accessibilité des services en santé mentale. 10 millions pour maintenir la présence de procureurs aux audiences de la Commission d'examen des troubles mentaux. Total : 174,4 millions sur cinq ans. La majeure partie de la somme P-38 sera supervisée par le ministère de la Justice.

Le cas de Xavier Gellatly, accusé du meurtre du propriétaire de dépanneur Chong Woo Kim, a cristallisé le débat. Huit mois avant le drame, des policiers l'avaient transporté à l'hôpital Notre-Dame en vertu de la P-38. L'établissement n'avait pas pu le garder — faute de satisfaire au critère de danger grave et immédiat — malgré un historique de violence extrême et l'abandon de sa médication depuis des mois.

Pour le Dr Maxime Dussault-Laurendeau, psychiatre et membre du conseil d'administration de l'Association des médecins psychiatres du Québec, le constat est sans appel : « Nos outils sont insuffisants lorsqu'une personne est gravement malade mais ne reconnaît pas sa maladie. Il faut pratiquement attendre qu'il soit trop tard pour agir. » Le Québec est la province canadienne où le critère d'intervention est le plus exigeant — et celle qui enregistre le plus de verdicts de non-responsabilité criminelle pour troubles mentaux par habitant.

« On ne peut pas, avec les critères actuels, agir en amont et anticiper le risque. »

— Dr Maxime Dussault-Laurendeau, AMPQ, La Presse, 18 mars 2026

L'Institut québécois de réforme du droit et de la justice, mandaté en 2023, avait toutefois conclu après consultation de 70 professionnels et 37 mémoires qu'un assouplissement du critère de dangerosité pourrait représenter une atteinte grave aux droits et libertés — et que les suivis sociaux et médicaux constituaient un enjeu plus criant. L'AMPQ demeure favorable à une réforme plus large.

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Section 02

Ce que le débat public n'a pas mentionné : la P-38 peut être une arme

Les annonces gouvernementales de cette semaine parlent exclusivement de faciliter l'application de la P-38. Elles ne parlent pas de l'autre problème — celui que la Cour supérieure du Québec vient de documenter dans un jugement rendu le 7 février 2026 (2026 QCCS 365, juge Daniel Urbas) : la P-38 peut être instrumentalisée.

Dans cette affaire, une fille a utilisé la demande de garde provisoire non pas pour protéger sa mère septuagénaire — mais pour l'éloigner de son appartement le temps de le vider. La demande a été présentée ex parte, sans que la mère soit informée ni entendue, en invoquant des comportements paranoïaques et des menaces de mort que le juge Urbas qualifiera d'« invention pure et simple ». Moins de deux heures après l'ordonnance, la défenderesse arrivait au logement avec une remorque louée dans l'heure.

Le psychiatre qui a examiné la septuagénaire l'a libérée immédiatement. Elle est rentrée chez elle en taxi, tard dans la nuit, et a dû forcer la porte de son propre logement — sa fille avait changé la serrure. Le Tribunal a conclu à la violation intentionnelle de cinq droits fondamentaux protégés par la Charte des droits et libertés de la personne et condamné la défenderesse à 40 000 $ en dommages. Me Yanick Péloquin représentait la victime.

Les deux problèmes de la loi P-38 — simultanés, pas alternatifs
Le problème que la réforme adresse Des personnes dangereuses ne peuvent pas être gardées à l'hôpital faute de satisfaire au critère de danger grave et immédiat. Les familles sont impuissantes. Le phénomène de « porte tournante » épuise le système. Des drames évitables se produisent.
Le problème que la réforme ignore La même procédure peut être obtenue ex parte sur la base d'allégations fausses. La Cour supérieure vient de le documenter. Abaisser le critère de dangerosité sans renforcer les garde-fous rend cet abus plus facile à commettre.
Aucun document gouvernemental publié cette semaine ne mentionne ce risque.

Le juge Urbas note dans son jugement que les parties n'ont fourni « aucun précédent dans lequel un défendeur aurait instrumentalisé une demande de garde provisoire sans aucun fondement factuel ». Ce n'est pas parce qu'il n'y en a pas d'autres. C'est parce que les victimes n'ont généralement pas les moyens de se battre jusqu'en Cour supérieure.

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Section 03

Une réforme à double tranchant

Il ne s'agit pas de s'opposer à la réforme. Les psychiatres qui réclament depuis des années un assouplissement des critères ont raison que la loi actuelle est inadaptée dans les cas de personnes gravement malades qui refusent les soins. Le meurtre de l'agente Maureen Breau à Louiseville il y a trois ans, et celui de Chong Woo Kim cette année, illustrent des situations où la loi n'a pas permis d'agir à temps.

Luc Vigneault, de la Coalition pour un système médicolégal efficace et humain, pair aidant ayant lui-même traversé des épisodes de schizophrénie, soulève un autre angle souvent ignoré : au Québec, ce sont les familles qui doivent « dénoncer » leurs proches et signer les requêtes. « Quand c'est la famille qui agit comme délateur, ça brise le lien, ça fait des chicanes de famille », dit-il. En Ontario, ce fardeau repose davantage sur les autorités — une distinction qui mériterait d'être intégrée dans toute réforme sérieuse.

Ce que la réforme devrait prévoir — et ne prévoit pas encore

Le projet de loi à venir assouplirait le critère de dangerosité et faciliterait la garde préventive. Aucune des annonces de cette semaine ne mentionne de mécanisme pour sanctionner les demandes frauduleuses, renforcer la vérification préalable des allégations, ou protéger les personnes ciblées dans un contexte de litige civil ou familial. Le jugement Urbas a accordé des dommages a posteriori à une victime qui avait les ressources pour aller jusqu'en Cour supérieure. Combien n'ont pas ce luxe ?

Moderniser la P-38 pour qu'elle protège mieux le public dans les cas légitimes est une priorité réelle. Mais une loi plus accessible sans garde-fous renforcés n'est pas une réforme complète. C'est une amplification — des bénéfices pour certains, et des risques accrus pour d'autres.

Une réforme nécessaire — mais incomplète si elle ignore la moitié du problème

La modernisation de la P-38 est attendue et justifiée. Personne ne conteste que la loi actuelle a laissé des personnes dangereuses libres de nuire, faute de critères adaptés à la réalité clinique.

Mais quelques semaines à peine avant que le gouvernement annonce 104 millions pour faciliter cette procédure, un jugement de la Cour supérieure rappelait qu'elle peut déjà être utilisée pour interner une femme le temps de vider son appartement. Le projet de loi à venir — dont le texte n'était pas encore public au moment de la publication — devra répondre aux deux questions en même temps.

Observation finale

La P-38 est l'une des procédures les plus intrusives du droit civil québécois. Elle suspend temporairement le droit à la liberté, à l'intégrité et à être entendu.

La rendre plus facile à obtenir sans la rendre plus difficile à détourner, c'est choisir de ne résoudre qu'une moitié du problème.

Sources

Caroline Touzin et Fanny Lévesque, La Presse, 18 mars 2026 — Budget Legault : 104,4 millions pour moderniser la loi P-38.

Sébastien Bovet, Davide Gentile et Daniel Boily, Radio-Canada, 18 mars 2026 — Hospitalisation forcée : Québec veut assouplir les critères.

Véronique Morin, Journal de Montréal, 18 mars 2026 — La loi P-38 « doit être révisée », clament des intervenants et psychiatres.

Jugement Urbas, Cour supérieure du Québec, 7 février 2026 — 2026 QCCS 365, disponible sur CanLII.

Justice-Quebec.ca — La P-38 comme arme, 28 février 2026 — Une septuagénaire filmée, ignorée, puis abandonnée, 26 février 2026.

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