Véhicule blindé, démineurs et fausses accusations : un père autiste acquitté de tout, mais toujours sans justice

Publié le 5 mars 2026 à 07:11

Enquête · Droits des personnes handicapées

 

En avril 2022, le GTI de la Sûreté du Québec, en collaboration avec la police de Repentigny, déploie un véhicule blindé, des démineurs et des policiers en tenue d'assaut contre Julien — père autiste atteint du syndrome de Gilles de la Tourette — sur la seule parole de son ex-conjointe. Aucune arme, aucun explosif, aucun bunker. Toutes les accusations seront abandonnées. Pourtant, quand Julien tente de porter plainte, c'est lui qui est arrêté et forcé de prouver médicalement son handicap.

Le matin où tout a basculé

C'était un matin d'avril ordinaire. Julien (prénom modifié pour protéger l'identité de ses enfants) était sur son tracteur à gazon, dans son domaine isolé de Notre-Dame-de-la-Paix, au bout d'un chemin privé de plusieurs kilomètres. Son téléphone a vibré. Un message de son voisin : « L'armée est chez vous. »

Ce n'était pas l'armée. Mais c'était tout comme.

À mi-chemin de son propre chemin privé, Julien a découvert un véhicule blindé à huit roues bloquant le passage. Autour, des dizaines de policiers du Groupe tactique d'intervention (GTI) de la Sûreté du Québec en tenue d'assaut, casqués, visières baissées, armes automatiques pointées dans sa direction. L'escouade de démineurs se préparait à chercher des explosifs. Des maîtres-chiens tenaient leurs bêtes en laisse. Des agents en VTT patrouillaient le périmètre. Une partie de la municipalité avait été fermée pour encercler le domaine.

Julien a été arraché de son véhicule, jeté au sol, le visage écrasé dans la gravelle. Autour de lui, des ordres qui se chevauchaient : « Sont où les bombes? Sont où les armes? Sont où les bunkers? »

Quelques minutes plus tôt, sa seule préoccupation était de tondre sa pelouse.

Un piège construit sur un mensonge

L'opération avait été déclenchée sur la base des déclarations d'une seule personne : l'ex-conjointe de Julien.

Dans les semaines précédant l'intervention, Julien avait découvert, en préparant son déménagement, deux carabines de chasse appartenant à son ex-conjointe. Elles étaient cachées dans un sac à ordures noir, sous l'escalier du sous-sol, derrière le chauffe-eau — à l'endroit même que l'ex-conjointe indiquera ensuite à la police. Elle avait pourtant assuré les avoir récupérées.

Par précaution, Julien avait méticuleusement démonté les deux carabines — percuteurs retirés, crosses séparées des canons, munitions dans une boîte à part — et les avait conduites chez son père, à plus de 280 kilomètres, pour qu'elles soient remises à leur propriétaire.

Mais son ex-conjointe avait raconté une tout autre histoire aux policiers. Selon les informations obtenues par Julien, elle aurait affirmé qu'il la menaçait de mort, qu'il fabriquait des engins explosifs dans des bunkers, qu'il était sous l'effet de stupéfiants et qu'il attendait les policiers, armé, pour les tuer.

C'est ce scénario — sans vérification indépendante — qui a déclenché le déploiement du GTI sur près de 300 kilomètres.

 

« L'armée est chez vous. »

— Message du voisin de Julien, ce matin d'avril 2022

Un sergent-détective qui comprend trop tard

Sur place, le sergent-détective de la police de Repentigny Maxime Castet-Moulat qui avait orchestré l'opération s'est approché de Julien, toujours au sol. Lorsque Julien lui a expliqué que les armes n'étaient pas là, qu'il les avaient trouvés sous les marches, et qu'elles étaient maintenant démontées chez son père, un autre policier a murmuré derrière : « C'est ça qu'elle nous a dit, en dessous des marches. »

Le piège venait de se révéler. La police avait mobilisé une force d'intervention, fermé une partie de la municipalité et déployé des démineurs pour chercher des armes que l'ex-conjointe avait elle-même cachées, à l'endroit exact qu'elle leur avait indiqué.

Mais la machine était lancée. Julien a été menotté, transporté pendant deux heures et demie jusqu'au poste de police de Repentigny, et placé en cellule pour la nuit. Simultanément, une équipe a été envoyée chez son père de 80 ans à Charlemagne, où la petite rue de banlieue a été envahie par la police pour récupérer les armes démontées.

Accusations abandonnées : aucun explosif, aucun bunker, aucune arme illégale

La perquisition du domaine n'a rien donné. Aucune bombe. Aucun bunker. Aucun arsenal.

Les accusations de fabrication d'explosifs et de possession illégale d'armes — les motifs mêmes de cette opération — ont été abandonnées avant même d'être officiellement déposées.

Il ne restait que deux accusations de menaces de mort, basées sur les témoignages de deux amies de l'ex-conjointe qui prétendaient, le même jour et à des centaines de kilomètres de distance l'une de l'autre, avoir reçu les confessions homicidaires de Julien.

Après deux ans de combat judiciaire, la Couronne a elle-même retiré ces accusations, reconnaissant la faiblesse et l'incohérence du dossier. L'affaire ne s'est jamais rendue à procès. Julien est sorti blanchi de toutes les accusations.

Plainte refusée trois fois : la police de Repentigny en conflit d'intérêts

On pourrait croire que l'histoire s'arrête là. Elle ne fait que commencer.

Une fois blanchi, Julien a voulu porter plainte — contre les fausses déclarations de son ex-conjointe, contre le déploiement disproportionné, contre ce qu'il considère comme du harcèlement criminel et de l'aliénation parentale.

Il s'est présenté au poste de police de Repentigny. Les policiers ont refusé de prendre sa plainte.

Sur des enregistrements audio captés par Julien lui-même — à au moins trois reprises — et disponibles sur Justice-Quebec.ca, on entend une policière lui répondre : « Tu viens juste nous faire chier. » On entend aussi : « Tu as des tics faciaux, tu sembles nerveux, tu as l'air d'un drogué. » Julien est atteint du syndrome de Gilles de la Tourette.

La police de Repentigny, reconnaissant être en conflit d'intérêts puisque ses propres agents avaient mené l'intervention initiale, a transféré le dossier au DPCP de Montréal. Mais le DPCP a répondu qu'il ne pouvait pas donner suite — parce que la police n'avait pas enquêté.

Julien a fini, malgré tous les obstacles, par réussir à déposer formellement sa plainte : trois cahiers totalisant plus de 450 pages de preuves et de pièces justificatives. À ce jour, aucune enquête n'a été ouverte. Aucune suite n'a été donnée.

La boucle fermée

La police de Repentigny ne peut pas enquêter parce qu'elle est en conflit d'intérêts. Le DPCP ne peut pas agir parce que la police n'a pas enquêté. Pourtant, le 2 décembre 2025, le sergent-détective Patrick Binet (SPVR – Crimes émergents) confirme par écrit le refus de poursuivre — sans avoir recueilli la version du plaignant, ses enregistrements audio, ni interrogé ses témoins. 

Le lendemain, Me Dominique Potvin, procureur en chef au bureau de Montréal du DPCP, confirme à son tour la décision finale de ne pas autoriser de poursuite, en copie conforme à Me Yan Vachon du même bureau. Et Julien, la victime, reste sans recours — sa plainte classée sans qu'on lui ait jamais demandé une seule preuve.

Convoqué pour déposer sa plainte, arrêté à son arrivée

L'épisode le plus révélateur de la discrimination que subit Julien survient lors de sa deuxième visite au poste.

Après le premier refus, des enquêteurs de la police de Repentigny l'appellent eux-mêmes pour l'inviter à se présenter au poste afin de déposer la plainte qui lui avait été refusée. Julien s'y rend, accompagné de son père.

À son arrivée, au lieu d'être reçu comme le citoyen qui venait déposer sa plainte à la demande de la police, il est mis en arrestation et interrogé pendant plus d'une heure pour un supposé bris de probation.

Pendant cet interrogatoire, mené devant son père, les policiers se sont concentrés sur son apparence physique. Ils ont affirmé, selon les enregistrements audio, que leur expertise leur permettait de voir « très clairement » que Julien avait conduit son véhicule en facultés affaiblies pour se rendre au poste. Leurs preuves : des tics faciaux et des pupilles dilatées — des manifestations documentées du syndrome de Gilles de la Tourette.

Julien a dû produire, sur place, un document médical attestant de son diagnostic pour convaincre les policiers que ses tics n'étaient pas des signes de consommation. Les policiers lui ont alors indiqué qu'à l'avenir, il devrait garder sur lui en tout temps une preuve de son handicap pour « éviter les problèmes ».

Puis ils l'ont laissé repartir au volant de son véhicule.

Si les policiers avaient véritablement cru que Julien conduisait en état de consommation, ils ne l'auraient jamais laissé reprendre la route.

— Analyse des faits documentés

Si les policiers avaient véritablement cru que Julien conduisait en état de consommation, ils ne l'auraient jamais laissé reprendre la route. Le fait qu'ils l'aient laissé partir démontre qu'ils savaient — ou qu'ils auraient dû savoir — que ses symptômes n'avaient rien à voir avec l'alcool ou la drogue. Mais le mal était fait : un citoyen neurodivergent, convoqué par la police pour déposer une plainte, s'est retrouvé arrêté, interrogé et forcé de justifier son existence médicale.

La troisième fois : « Tu sais très bien ce que je pense de toi »

L'histoire ne s'arrête pas là. En novembre 2025, l'ex-conjointe de Julien a continué ses démarches — cette fois en déposant de fausses demandes de garde provisoire (P-38) contre lui. Julien s'est présenté une troisième fois au poste de police de Repentigny pour porter plainte pour harcèlement.

C'est la même policière qui l'avait reçu la première fois — celle qui lui avait dit « tu viens juste nous faire chier » — qui l'a accueilli. Cette fois, devant la mère de Julien, elle a refusé de prendre sa plainte en lui déclarant : « Tu sais très bien ce que je pense de toi. Je ne prendrai pas ta plainte. »

Trois visites au poste. Trois refus. Une convocation qui se transforme en arrestation. Et une policière qui, devant témoin, assume ouvertement son parti pris envers un citoyen neurodivergent qui tente d'exercer un droit fondamental : celui de déposer une plainte.

Syndrome de Gilles de la Tourette confondu avec la drogue : discrimination policière documentée

L'Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST) le rappelle : le syndrome de la Tourette est un trouble neurodéveloppemental. Les tics — faciaux, vocaux, moteurs — ne reflètent ni l'intelligence, ni les valeurs, ni la dangerosité d'une personne. Environ 90 % des personnes atteintes présentent aussi des troubles associés : TDAH, anxiété, trouble obsessionnel compulsif.

La Tourette et l'autisme peuvent relever de la notion de « handicap » au sens de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Refuser un accommodement raisonnable ou traiter un citoyen sur la base de préjugés liés à des manifestations neurologiques peut constituer de la discrimination au sens de l'article 10 de la Charte.

Demander à un citoyen de porter sur lui en tout temps la preuve de son handicap « pour éviter les problèmes » avec la police, c'est transformer un diagnostic médical en casier judiciaire officieux.

Ce que les documents d'accès à l'information révèlent — et ce qu'ils cachent

Julien a déposé une demande d'accès à l'information auprès du service de police de Repentigny pour obtenir les documents relatifs à son dossier. Il a reçu une volumineuse réponse — presque entièrement caviardée.

Ce que les documents laissent entrevoir malgré les caviardages est néanmoins révélateur : plus de 30 signalements auraient été effectués par son ex-conjointe contre lui. Mais ce qui est plus troublant encore, c'est ce qui a été caviardé : les rapports liés aux visites de Julien au poste de police — celles où il tentait de déposer plainte et où il s'est fait refuser — sont eux aussi noircis. Y compris le rapport de la séance à laquelle les policiers l'ont forcé à participer avec des intervenants présentés comme spécialisés en psychologie.

En d'autres mots : les documents qui pourraient documenter le refus de prendre sa plainte et la manière dont il a été traité au poste sont précisément ceux qui ont été caviardés.

Julien attend maintenant de passer devant la Commission d'accès à l'information pour obtenir les versions non caviardées de ces documents.

Ce qui reste

Julien est toujours en procédures. Ses jumeaux ont maintenant 4 ans. Il a été blanchi de toutes les accusations criminelles. Mais il n'a toujours pas réussi à porter plainte contre ceux qui, selon lui, ont fabriqué l'histoire qui a déclenché l'intervention. La police ne veut pas enquêter. Le DPCP ne peut pas agir sans enquête. La déontologie policière n'a pas donné suite.

Et chaque fois qu'il se présente devant un policier, ses tics parlent avant lui.

 

À lire également

SourcesTémoignage de Julien et documents d'accès à l'information · Enregistrements audio publiés sur Justice-Quebec.ca · Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST) · Charte des droits et libertés de la personne · Articles et témoignages publiés sur Justice-Quebec.ca.

Ce site ne fournit aucun conseil juridique. Les informations publiées sont basées sur des documents publics, des enregistrements audio, des documents d'accès à l'information et des témoignages documentés. Le prénom « Julien » est utilisé pour protéger l'identité des enfants. Les propos rapportés comme allégués n'ont pas tous fait l'objet de conclusions judiciaires définitives. Toutes les personnes mentionnées bénéficient de la présomption d'innocence.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.