C’est l’histoire d’un avocat, d’un policier et d’un prêtre...

Publié le 30 mars 2026 à 18:57

Par Maxime Gagné — Justice-Quebec.ca  ·  30 mars 2026  ·  Analyse | Institutions

Analyse — Failles institutionnelles

Au Québec, les avocats enquêtent sur les avocats. Les policiers enquêtent sur les policiers. Et pendant des décennies, les prêtres enquêtaient sur les prêtres. On connaît la fin de cette histoire. On refuse d'en tirer les leçons.

Ce n'est pas un article contre les avocats. Ni contre les policiers. C'est un article sur une architecture institutionnelle qui, lorsqu'on lui confie le soin de se surveiller elle-même, produit toujours le même résultat : la protection de l'institution passe avant la protection des victimes. L'histoire de l'Église catholique au Québec n'est pas une métaphore. C'est un avertissement documenté, chiffré, et jusqu'ici ignoré.

La question n'est pas de savoir si ce modèle est parfait ou imparfait. La question est : combien de victimes faudra-t-il avant qu'on s'ouvre les yeux ?

Section 01

Le Barreau : une forteresse où l'arbitre porte le même chandail que l'adversaire

Au Québec, un dogme persiste malgré les scandales : celui de l'autorégulation. L'idée que seuls les membres d'une profession peuvent en juger les écarts. Cette formule, censée garantir une expertise technique, ressemble de plus en plus à un pacte de protection mutuelle.

Pour le citoyen ordinaire qui veut porter plainte contre son avocat, la réalité est celle-ci : il doit s'adresser au Bureau du syndic — un service du Barreau — qui enquête sur les membres du Barreau et décide s'il y a lieu de porter plainte devant le Conseil de discipline. Autrement dit, l'arbitre porte le même chandail que l'adversaire.

La structure officielle — ce que les textes confirment

Le Bureau du syndic enquête. Il est composé d'avocats membres du Barreau.

Le Comité de révision révise ses décisions. Deux avocats nommés par le Barreau sur trois membres.

Le Conseil de discipline entend les plaintes. Deux membres nommés par le Barreau sur trois.

Le syndic ad hoc — nommé quand une nouvelle enquête s'impose — est nommé par le Conseil d'administration du Barreau.

À chaque étape du processus, le Barreau est présent. À aucune étape, un organisme civil indépendant ne l'est.

On peut tourner cela comme on veut — l'ossature demeure la même : au cœur du système, les avocats jugent encore les avocats.

Et ce n'est pas tout : depuis le 1er avril 2020, le même Conseil d'administration qui encadre les avocats gère aussi le Fonds d'assurance qui décide si leurs victimes seront indemnisées. Trois rôles. Un seul conseil. Aucun conflit d'intérêts reconnu.

Le Barreau répondra qu'il existe des garde-fous. C'est vrai. Mais ces nuances ne changent pas l'essentiel : le filtrage principal demeure largement interne à la profession. Un système peut être légal, structuré, réglementé — et malgré tout profondément malsain du point de vue de la confiance du public.

Ce que vit le citoyen qui ose porter plainte

Il dépose sa demande. Il reçoit un accusé de réception. Il attend des mois — parfois plus d'un an. Un avocat décide de ne pas donner suite. Le citoyen a 30 jours pour saisir le Comité de révision. Ce comité ne le rencontrera pas. Il ne tiendra pas d'audience. Son avis ne sera pas motivé — le Barreau le confirme lui-même dans ses propres textes.

Et si ce citoyen décide de porter lui-même une plainte privée à ses propres frais — avec le fardeau de la preuve sur ses épaules — et que l'avocat est acquitté : le Barreau rembourse à l'avocat jusqu'à 10 000 $ de frais de défense. Le plaignant, lui, n'est remboursé de rien.

L'autorégulation se présente toujours comme une garantie d'expertise. Elle devient trop souvent une mécanique d'autoprotection. Plus un milieu est fermé, plus il développe ses réflexes de clan, ses indulgences, ses codes non écrits. Ce qu'on appelle à l'interne de la « prudence » devient, vu de l'extérieur, de la complaisance.

— Justice-Quebec.ca

En protégeant l'honneur de la profession, le Barreau crée — comme l'Église autrefois — d'innombrables victimes collatérales : des citoyens ruinés, des vies brisées par des fautes professionnelles jamais sanctionnées, et des dossiers fermés avec une lettre de quelques lignes.

Le Barreau ne publie pas le taux de rejet des demandes d'enquête citoyennes. Cette information existe. Elle n'est pas publique. Et l'organisme gouvernemental censé surveiller le Barreau — l'Office des professions du Québec — ne peut pas intervenir dans les dossiers individuels et n'a aucun pouvoir de sanction directe sur le Barreau. Le surveillant est sans dents. Et le surveillant du surveillant, lui, n'existe tout simplement pas.

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Section 02

La police : on a admis le problème. On n'a pas réussi à le régler.

Le Québec a lui-même reconnu que quelque chose n'allait pas. Pendant des décennies, lorsqu'un policier tuait ou blessait grièvement un civil, c'était un autre corps de police qui enquêtait. La grève étudiante de 2012 et ses nombreux cas de brutalité ont forcé le débat. Le gouvernement a créé le Bureau des enquêtes indépendantes en 2016.

Le simple fait que l'État ait dû créer le BEI démontre une chose fondamentale : il a déjà admis que le vieux modèle n'était plus défendable. C'est plus que ce que fait le Barreau du Québec, qui n'a jamais eu à subir pareille pression pour se réformer.

Mais a-t-on vraiment réglé le problème ? Depuis sa création, le BEI a ouvert près de 450 enquêtes indépendantes. Seulement deux dossiers ont fait l'objet d'une accusation du DPCP. Pas un seul n'a débouché sur la condamnation d'un policier. Zéro sur 450. — La Presse, 27 septembre 2025.

Pourquoi — ce que les rapports révèlent

Dans la quasi-totalité de ses enquêtes, le BEI doit faire appel aux services de soutien provenant d'autres corps policiers. Les informations communiquées au public lors du déclenchement d'une enquête proviennent strictement du corps de police impliqué.

Selon un rapport de la Ligue des droits et libertés (2025), les enquêteurs du BEI sont majoritairement d'anciens policiers. Un enquêteur cité dans le rapport : « C'était le SPVM qui runnait le show, puis maintenant c'est la Sûreté du Québec. » Tous les postes stratégiques seraient occupés par des ex-SQ qui « essaient de transférer leur culture ici ».

L'indépendance en façade. La solidarité de corps en pratique. Le BEI est un progrès — mais même ce progrès reste paralysé par ses liens avec le milieu qu'il est censé surveiller.

Le mot « indépendant » n'efface pas automatiquement les liens de culture, de carrière, de réflexes et de réseau. Si une règle existe pour interdire à un ex-policier d'enquêter sur son ancien corps, c'est bien parce que le problème de proximité est réel. On n'est plus dans la formule brute du « police enquête police » — mais on demeure dans une logique où le système continue de puiser massivement dans le même univers professionnel pour examiner ses propres manquements.

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Section 03

L'Église catholique : le miroir que personne ne veut regarder

Le parallèle avec l'Église catholique n'est pas une exagération facile. Il ne s'agit pas de dire que toutes les institutions sont identiques ni que toutes les fautes sont de même nature. Il s'agit de rappeler une leçon institutionnelle très simple : quand une organisation se voit reconnaître le privilège de traiter elle-même les accusations visant ses membres, elle finit presque toujours par sous-estimer, étouffer ou requalifier ce qui devrait être exposé pleinement au public.

Le prix du silence institutionnel — Église catholique
  • Victimes estimées en France seulement (Commission CIASE, 2021)330 000
  • Victimes estimées au Québec (compilation Radio-Canada)Près de 10 000
  • Actions collectives et poursuites civiles au QuébecPlus de 25
  • Règlements 2024 — diocèses d'Amos et Trois-Rivières seulement20 millions $
  • Commission d'enquête publique indépendante demandée au QuébecRefusée en 2019

Le mécanisme était identique : l'institution triait les plaintes, menait ses enquêtes en interne, qualifiait elle-même les fautes, et protégeait sa réputation avant ses victimes. Quand une famille se présentait avec un témoignage d'agression, elle se heurtait à un prélat derrière son bureau : « C'est fini, on en parle plus. » Ce n'était pas un accident. C'était le système.

Dans le cas de l'Église, il a fallu des décennies avant qu'on accepte enfin l'idée qu'une enquête crédible devait être indépendante. Quand neuf diocèses québécois ont publié les constatations d'un audit indépendant en 2022, ce geste n'a pas été la preuve que le système interne fonctionnait bien. Il a été la preuve qu'on ne faisait plus confiance au simple examen interne.

C'est exactement le point qu'il faut poser aujourd'hui à propos du Barreau. Les victimes du système disciplinaire du Barreau n'ont pas encore eu leur commission d'enquête. Leurs histoires sont éparpillées. Leurs plaintes, classées. Leurs dossiers, fermés avec une lettre de quelques lignes. La différence entre l'Église d'hier et le Barreau d'aujourd'hui, ce n'est pas la structure. C'est que le scandale de l'Église a finalement éclaté au grand jour. Le leur n'a pas encore eu lieu.

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Section 04

Le vrai critère : pas ce qu'une institution dit d'elle-même, mais la structure qu'elle accepte de subir

Le Barreau dira qu'il protège le public. La police dira qu'elle a désormais des organismes indépendants. L'Église, elle aussi, a longtemps répondu qu'elle s'occupait de ses affaires. On connaît la suite.

Le vrai critère n'est pas ce qu'une institution dit d'elle-même. Le vrai critère, c'est la structure qu'elle accepte de subir. Et cette structure, aujourd'hui, ne passe pas le test. La justice disciplinaire ne devrait jamais reposer sur la foi. Elle devrait reposer sur une indépendance visible, vérifiable et incontestable. La confiance du public ne dépend pas seulement de l'existence de règles — elle dépend de la certitude que ces règles ne sont pas administrées d'abord par ceux qui ont intérêt à protéger la réputation de leur institution.

Ce que nous demandons — concrètement

Un organisme de surveillance civile indépendant, composé majoritairement de non-juristes, avec des pouvoirs d'enquête autonomes sur le processus disciplinaire du Barreau.

La publication annuelle du taux de rejet des demandes d'enquête citoyennes, par type de faute et par secteur de pratique.

Des décisions du Comité de révision motivées et publiques.

La fin du remboursement asymétrique : si l'avocat acquitté est remboursé de ses frais par le Barreau, le plaignant doit l'être aussi.

On a déjà payé trop cher pour apprendre cette leçon

On a déjà payé trop cher, collectivement, pour apprendre cette leçon avec l'Église catholique. Refuser de l'appliquer aujourd'hui au Barreau et au système policier, ce n'est pas de la prudence. C'est de l'entêtement.

Si l'État a reconnu ce biais pour les forces de l'ordre en créant le BEI — même imparfait — pourquoi l'accepte-t-on encore pour le Barreau ? Pourquoi une profession qui enseigne le principe nemo judex in causa sua à ses étudiants continue-t-elle d'appliquer exactement le contraire pour ses propres membres ?

Ce que nous demandons n'est pas révolutionnaire. C'est ce qui existe déjà dans d'autres provinces et d'autres pays. C'est simplement ce que toute institution digne de confiance devrait vouloir : un regard extérieur, indépendant, et crédible. Pas pour punir. Pour protéger.

Dans toute société, l'entêtement institutionnel finit toujours par produire la même chose : davantage de victimes, davantage de cynisme, et davantage de silence protégé par les apparences.

Jusqu'à quand ?

Leurs histoires sont éparpillées. Leurs plaintes, classées. Leurs dossiers, fermés avec une lettre de quelques lignes. La différence entre l'Église d'hier et le Barreau d'aujourd'hui, ce n'est pas la structure.

C'est que le scandale de l'Église a finalement éclaté. Le leur n'a pas encore eu lieu.

Sources

Barreau du Québec — Comment porter plainte contre un avocat · Révision d'une décision du Bureau du syndic · Rapport annuel 2024-2025.

Ligue des droits et libertés — Regards critiques sur les trois premières années du BEI, décembre 2025.

Radio-Canada / Enquête — Des religieux auraient fait des milliers de victimes au Québec, 2020.

Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE) — Rapport final, 5 octobre 2021 — 330 000 victimes estimées en France depuis 1950.

Fonds d'assurance responsabilité professionnelle du Barreau — Plainte privée : honoraires et frais de défense de l'avocat poursuivi.

Bureau des enquêtes indépendantes — bei.gouv.qc.ca.

Vous avez vécu une situation impliquant le système disciplinaire du Barreau ? Vous souhaitez témoigner ? justice-quebec@outlook.com

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