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Des menaces en pleine salle d'audience, des accommodements refusés à un père handicapé, des propos qui nient l'accès à la justice — et des mécanismes de surveillance qui peinent à suivre. Tour d'horizon de six cas qui ébranlent la confiance en la magistrature québécoise.
La magistrature repose sur un contrat social implicite : ceux qui jugent doivent incarner, par leur conduite, les exigences qu'ils imposent aux autres. Lorsque ce contrat est rompu, ce n'est pas seulement un individu qui en souffre. C'est la confiance du public envers l'ensemble du système judiciaire qui se fissure.
Ce soir, l'émission J.E. de TVA diffuse un reportage sur le juge Gérard Dugré et des témoignages inédits de justiciables qui affirment avoir été victimes de ses comportements. Les faits rapportés ce soir ne sont pas nouveaux — le Conseil canadien de la magistrature a recommandé la révocation de ce juge depuis des années.
Ce qui est nouveau, c'est le prix que les contribuables continuent de payer : selon les informations de J.E., la facture totale dépasse aujourd'hui les 5 millions de dollars — salaire intégral maintenu et défense juridique entièrement financée à même le trésor public, pendant que le juge multiplie les recours pour conserver son poste.
Les six cas présentés ci-dessous sont documentés. Certains ont fait l'objet d'enquêtes formelles, de réprimandes ou de recommandations de révocation. D'autres reposent sur des reproductions officielles de débats judiciaires et des témoignages directs de justiciables. Ensemble, ils illustrent un problème systémique qui mérite d'être nommé.
Le juge Gérard Dugré : des rats affamés pour un père en droit familial
Le dossier Dugré demeure le cas le plus documenté de l'histoire judiciaire québécoise récente. Juge à la Cour supérieure du Québec depuis 2009, Gérard Dugré a fait l'objet d'une enquête publique du Conseil canadien de la magistrature ayant mobilisé 60 témoins en 38 jours d'audiences.
Parmi les manquements retenus : lors d'une audience de garde d'enfants, alors qu'un père non représenté — que J.E. appelle Jérôme — aurait omis de produire certains documents, le juge lui a lancé : « Vous pourriez être en outrage au tribunal. Ça veut dire qu'on pourrait vous envoyer réfléchir quelques instants dans une cellule. On en a deux sortes : une pour les dames, où il y a des petites souris qu'on ne nourrit pas, puis il y en a pour les hommes, où il y a des rats — ils sont affamés. »
Jérôme est sorti anéanti de cette procédure. « C'était ma vie qui sevjouait là », a-t-il témoigné à J.E. Il se sentait traité comme une nuisance — pas comme un justiciable.
Ce n'est pas un incident isolé. Le comité d'enquête a examiné cinq dossiers distincts. Il y a documenté une « attitude agressive et désagréable », des propos « moralisateurs et culpabilisants », de la « condescendance et du mépris », ainsi qu'une violation flagrante du principe audi alteram partem — l'obligation d'entendre les deux parties. Dans un autre dossier, le juge en chef de la Cour supérieure lui-même avait estimé que les propos du magistrat « n'ont pas leur place dans une salle de cour ».
En juillet 2022, le comité d'enquête a recommandé à l'unanimité la révocation du juge Dugré. En décembre 2022, le Conseil canadien de la magistrature a entériné cette recommandation, qualifiant sa conduite de « choquante » et constitutive d'intimidation. La Cour suprême du Canada a rejeté ses appels. Pourtant, le juge Dugré a continué de se battre — aux frais du public.
Le juge Pierre Labelle : « C'est peut-être parce que tu n'en mérites pas »
Les trois cas qui suivent concernent Julien — prénom fictif utilisé sur ce site pour protéger ses enfants —, père autiste atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et du TDAH, qui se bat depuis quatre ans pour voir ses enfants.
Lors d'une audience en droit familial, Julien a expliqué au juge Pierre Labelle qu'il n'avait pas d'avocat pour se représenter malgré son admissibilité à l'aide juridique. La réponse du magistrat, telle qu'elle figure dans les reproductions officielles des débats judiciaires : « C'est peut-être parce que tu n'en mérites pas. » Le juge a ensuite procédé à l'audience sans s'assurer que le justiciable était en mesure d'y participer de façon équitable.
Ces propos ne reposent pas uniquement sur le témoignage de Julien — ils sont issus des reproductions officielles des débats judiciaires. Or, le juge Labelle refuse désormais l'accès à ces mêmes reproductions. Cette question fait l'objet d'une procédure judiciaire en cours. Justice-Quebec.ca fera un suivi dès qu'une décision sera rendue.
Pour un père neurodivergent, non représenté, déjà confronté à la complexité du système judiciaire, une telle réponse ne constitue pas une simple maladresse. Elle envoie un message sur la valeur accordée à sa présence dans cette salle.
La juge Chantal Châtelain : « Ce n'est pas parce que tu as raison que tu vas gagner »
Dans le dossier de Julien, la juge coordonnatrice Chantal Châtelain, du palais de justice de Joliette, a tenu des propos qui méritent également d'être rapportés. Dans un contexte où une fraude procédurale avait été dénoncée — impliquant notamment la démission d'un avocat en cours d'instance et des allégations documentées de manipulation de documents judiciaires dénoncées par Me Anne-France Goldwater — la juge aurait déclaré à Julien : « Ce n'est pas parce que tu as raison juridiquement que tu vas gagner pour autant. »
Ces propos sont étayés par les reproductions officielles des débats judiciaires du dossier, en plus du témoignage de Julien.
Si ces mots visaient à tempérer les attentes d'un justiciable peu familier avec les aléas du droit, l'effet produit est inverse : ils valident l'idée que la victoire judiciaire n'est pas nécessairement liée au droit. Pour un père qui fait face à ce qu'il décrit comme une fraude systémique, cette phrase résonne comme une confirmation, non comme un avertissement.
Le juge Lacoste : accommodements refusés, 25 000 $ d'amende et quérulence
Julien, en raison de son autisme et de son syndrome de Gilles de la Tourette, a demandé des accommodements raisonnables lors d'une audience — une mesure prévue par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Ces accommodements lui auraient été refusés par le juge Lacoste.
Ces faits ne reposent pas sur le seul témoignage de Julien — ils sont documentés dans les procès-verbaux officiels du dossier. À l'issue de cette même procédure, Julien s'est vu infliger une amende de 25 000 $ assortie d'une déclaration de quérulence. Ce jugement est actuellement en appel : l'audience est prévue le 16 mars 2026. Justice-Quebec.ca couvrira cette audience et publiera un suivi dès que la décision sera rendue.
Le refus d'accommodement, dans ce contexte, n'est pas qu'un manquement procédural. Il soulève une question de discrimination fondée sur le handicap dans l'accès à la justice — une question qui dépasse le dossier individuel et interroge les pratiques d'accessibilité de l'ensemble des tribunaux québécois.
La juge Denise Descôteaux : quatrième procédure en moins de dix ans
La juge Denise Descôteaux, de la Cour du Québec à Val-d'Or, illustre à elle seule les limites du système disciplinaire actuel. Elle a déjà fait l'objet de trois réprimandes formelles du Conseil de la magistrature du Québec pour des comportements répétés : ton « inutilement agressif », manque de courtoisie, gestes physiques en audience — dont un coup sur la table —, et ce que le Conseil a décrit comme une « ignorance grossière » de principes juridiques fondamentaux, accompagnée d'une perte de « contrôle de ses pensées et paroles ».
En décembre 2025, une quatrième procédure disciplinaire a été ouverte contre elle, cette fois pour avoir dénigré le personnel judiciaire. Quatre procédures en moins de dix ans. La question de fond se pose : à quel moment les mécanismes de contrôle déontologique cessent-ils d'être réparatoires pour devenir un simple accompagnement de l'inconduite ?
Le juge Denis Paradis : une enquête pour gestes à connotation sexuelle
Le 10 février 2026, le Conseil de la magistrature du Québec a ordonné l'ouverture d'une enquête formelle visant le juge Denis Paradis, de la Chambre criminelle et pénale de la Cour du Québec, qui siège principalement au palais de justice de Percé.
La plainte émane d'une gestionnaire du ministère de la Justice. Elle allègue des gestes et des paroles à connotation sexuelle survenus dans un cadre professionnel impliquant un rapport d'autorité institutionnelle. Dans ses observations transmises au Conseil, le juge Paradis reconnaît avoir posé certains gestes et formulé des propos qu'il admet inappropriés, tout en soutenant qu'il n'avait aucune intention déplacée.
Le Conseil a jugé que ces faits soulevaient des questions sérieuses quant au respect du Code de déontologie de la magistrature, notamment de son article 8, qui impose aux juges des obligations de réserve, de courtoisie et de retenue. Le juge continue d'exercer ses fonctions pendant la durée de la procédure. Une prochaine conférence de gestion est fixée au 13 mai 2026.
Ce que ces cas révèlent
Ces six situations, aussi différentes soient-elles dans leur nature et leur gravité, convergent vers un même constat : le pouvoir judiciaire n'est pas immunisé contre les manquements à la dignité, à l'équité et à l'intégrité.
Les mécanismes de surveillance existent. Le Conseil de la magistrature du Québec supervise les juges nommés par le gouvernement provincial. Le Conseil canadien de la magistrature s'occupe des juges nommés par le gouvernement fédéral. Mais ces instances sont saisies après coup, sur plainte, souvent des années après les faits. Et dans plusieurs cas documentés ici, les justiciables qui ont subi les comportements en cause ne disposaient ni des ressources, ni de la représentation juridique, ni de la connaissance du système pour porter plainte efficacement.
La question n'est pas de présumer la mauvaise foi de l'ensemble de la magistrature. La grande majorité des juges exercent leurs fonctions avec rigueur et humanité. La question est de s'assurer que les exceptions sont traitées avec la même rigueur qu'on exige des justiciables eux-mêmes — et que ce n'est pas le public qui en paie indéfiniment la facture.
À suivre — mars et avril 2026
Deux dossiers directement liés à l'affaire de Julien seront entendus en appel dans les prochaines semaines.
16 mars 2026 : Le jugement rendu contre Julien — déclaration de quérulence, amende de 25 000 $ et travaux communautaires imposés à ce père autiste — sera entendu en appel. Justice-Quebec.ca couvrira cette audience et publiera un suivi dès que la décision sera rendue.
Avril 2026 : Dans un dossier relié, une poursuite civile contre le cabinet Spunt & Carin et Me David Chun — l'avocat qui a démissionné du Barreau du Québec alors qu'une enquête du syndic était en cours à son sujet — sera également entendue en appel. Justice-Quebec.ca suivra ce dossier.
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Sources : Radio-Canada, 6 sept. 2019 — La Presse, 20 juill. 2022 — Conseil canadien de la magistrature, déc. 2022 — Droit-Inc., oct. 2021 — CBC News, 20 déc. 2022 — La Presse, fév. 2026 — Radio-Canada, fév. 2026 — Droit-Inc., 24 fév. 2026 — J.E., TVA, diffusion 12 mars 2026 — Reproductions officielles de débats judiciaires, dossier Julien — Procès-verbaux officiels, dossier Julien — Justice-Quebec.ca, témoignage de Julien
Les propos attribués aux juges Labelle et Châtelain sont étayés par les reproductions officielles des débats judiciaires du dossier, ainsi que par le témoignage de Julien, tel que documenté sur ce site. Le juge Labelle conteste l'accès à ces reproductions ; cette question fait l'objet d'une procédure judiciaire en cours. Les faits reprochés au juge Lacoste — refus d'accommodements raisonnables, amende de 25 000 $ et déclaration de quérulence — sont documentés dans les procès-verbaux officiels du dossier ; ce jugement est en appel avec une audience prévue le 16 mars 2026. Le juge Denis Paradis bénéficie de la présomption d'innocence ; l'enquête du Conseil de la magistrature est en cours et aucune conclusion n'a été rendue. Les décisions et procédures concernant les juges Dugré et Descôteaux sont issues de sources institutionnelles et journalistiques vérifiées. Cet article ne constitue pas un avis juridique.
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