Justice · Médias · Profilage racial systémique
Au pays, certaines violences dominent l'espace public. D'autres, pourtant jugées plus graves, restent en périphérie. Et ce décalage n'est pas anodin — il dit quelque chose de précis sur la façon dont nous fabriquons collectivement l'idée du criminel.
Selon le ministère de la Justice du Canada et plusieurs sondages nationaux, la violence envers les enfants est systématiquement identifiée comme le crime le plus troublant pour les Canadiens. C'est, sur le plan moral, le point de consensus le plus fort. Mais ce n'est pas celui qui structure notre imaginaire collectif de la criminalité.
Notre collaborateur Alain Babineau — juriste diplômé de McGill et ex-sous-officier d'état-major de la GRC — démonte ici un mécanisme rarement nommé : pourquoi certains crimes sont expliqués par la culture, la communauté ou le « milieu », pendant que d'autres, pourtant plus condamnés moralement, restent strictement individualisés.
I — Le point de départ
Une indignation à géométrie variable
Les cas d'exploitation sexuelle des enfants — notamment en ligne — sont en hausse au Canada. C'est, sondage après sondage, le crime jugé le plus moralement intolérable par la population canadienne. On s'attendrait, dès lors, à ce que la réponse pénale et médiatique soit à la hauteur de ce consensus.
Or les chiffres dressent un autre tableau. Les taux de condamnation y restent inférieurs à la moyenne. Les peines sont souvent relativement courtes. Et l'attention médiatique demeure limitée, dispersée, rarement structurante.
Plus encore : dans R. c. Gagnon, 2026 QCCA 583, la Cour d'appel du Québec a invalidé certaines peines minimales obligatoires et imposé plutôt des peines avec sursis, malgré la gravité des infractions reprochées. C'est une décision techniquement défendable, qui s'inscrit dans une logique judiciaire connue : nuance, proportionnalité, individualisation.
Et c'est précisément cette logique-là — celle de la nuance, de la proportionnalité, de l'individualisation — qui disparaît ailleurs.
II — Le glissement
Quand le crime devient une culture
Dans la couverture médiatique dominante des gangs racialisés, le cadrage change radicalement. Les titres parlent d'eux-mêmes.
Trois titres récents
« Des gangs montréalais veulent s'unir pour défier les Hells Angels » — Le Journal de Montréal, 16 mai 2024.
« Les gangs contre les motards : un tournant dans l'histoire du crime » — Le Journal de Montréal, 19 décembre 2024.
« Des jeunes recrutés de plus en plus tôt dans les réseaux criminels » — TVA Nouvelles / Journal de Montréal, couverture 2024–2026.
Ici, le crime n'est plus seulement décrit. Il est structuré comme un phénomène collectif : culturel, territorial, générationnel. On ne parle plus simplement d'actes criminels commis par des individus identifiables. On parle de milieux criminogènes.
Le glissement est subtil mais déterminant. Il transforme une suite d'infractions en récit identitaire — et, ce faisant, il construit l'image d'une communauté à surveiller.
III — Le mécanisme
Pathologiser les familles, blâmer la culture
L'un des glissements les plus marquants est celui de la pathologisation des familles racialisées. Dans plusieurs récits médiatiques, les parents sont décrits comme absents ou dépassés, les familles comme désorganisées, la délinquance comme le produit naturel d'un encadrement déficient.
Parallèlement, la violence est attribuée à la culture, à la musique écoutée, à des « codes sociaux » présentés comme propres à un groupe. Le crime devient alors une expression culturelle.
Dans certains quartiers, la violence est expliquée par la culture, l'intégration, des « valeurs ». Dans d'autres milieux, elle est attribuée à la santé mentale, au stress, à des circonstances exceptionnelles. Même gravité potentielle. Deux récits.
— Alain Babineau, JD/BCLCette asymétrie n'est pas anodine. Elle organise, en amont de toute analyse, qui mérite la nuance et qui mérite la généralisation.
IV — L'angle mort historique
Les groupes de motards : un contre-exemple éclairant
Ce contraste est d'autant plus frappant lorsqu'on considère la présence historique des groupes de motards criminalisés au Québec. Depuis des décennies, des organisations comme les Hells Angels sont reconnues par les services policiers comme parmi les groupes criminels les plus structurés, les plus influents et les plus dangereux au pays. Leur implication est largement documentée dans le trafic de stupéfiants, la violence organisée et le contrôle de territoires économiques criminels.
Ces groupes ont également historiquement recruté des jeunes — majoritairement issus de la communauté francophone « québécoise de souche » — dans leurs réseaux.
Et pourtant.
Ce qui n'a jamais été dit
Leur présence n'a jamais été expliquée par une « culture québécoise ». Elle n'a jamais été attribuée à une défaillance des familles « de souche ». Elle n'a jamais été utilisée pour construire une panique morale visant l'ensemble de cette population.
Ces groupes sont décrits comme des organisations, des réseaux, des acteurs criminels. Mais jamais comme le produit d'un groupe culturel à surveiller.
V — Le refus du systémique
Une jurisprudence qui le reconnaît, un discours public qui le nie
Ce cadrage à deux vitesses persiste malgré une reconnaissance juridique de plus en plus claire des biais structurels qui traversent le système. Les tribunaux, eux, ont fait le travail.
Ce que le droit canadien reconnaît déjà
R. c. Le, 2019 CSC 34 — La Cour suprême du Canada reconnaît l'existence du profilage racial systémique et son impact sur l'analyse de la détention au sens de la Charte.
Commission Viens, 2019 — La Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec documente une discrimination systémique.
Luamba c. Québec (Procureur général), 2022 QCCS 3869 — La Cour supérieure invalide les interceptions routières sans motif, en raison de leur effet discriminatoire.
Lamontagne c. Montréal (Ville de), 2020 QCCS 1234 — Décision portant sur les interpellations policières par le SPVM.
Gueye c. Procureur général du Québec, 2023 QCCS 1456 — Recours collectif contre 11 services policiers et la Sûreté du Québec.
Et pourtant, dans le discours public, évoquer le systémique est encore régulièrement présenté comme une excuse — comme une façon de déresponsabiliser les individus. Cette présentation est commode. Elle permet de remplacer l'analyse par le blâme.
Mais elle ne résiste pas à la lecture des décisions. Le systémique n'efface pas l'individuel : il en éclaire le contexte. Refuser cet éclairage, c'est choisir de juger sans regarder.
VI — Le contraste qu'on refuse de voir
Quand les chiffres ne produisent aucun discours
Pendant que certaines communautés sont associées dans le discours public à la criminalité, les crimes les plus condamnés moralement — ceux contre les enfants — échappent, eux, à toute logique collective.
Ils ne sont ni culturalisés. Ni associés à une communauté. Ni utilisés pour construire une panique morale.
Et pourtant, les données sont publiques. Selon Statistique Canada, la majorité des personnes condamnées pour des infractions sexuelles contre des enfants sont blanches — environ 70 à 80 %.
Cette réalité statistique ne produit aucun discours sur une « culture », un « milieu » ou une « crise sociale ». Pourquoi ? Parce qu'elle ne permet pas de désigner un « autre ».
— Alain Babineau, JD/BCLVII — La bonne question
Pourquoi expliquer collectivement les uns, et individuellement les autres ?
Ce déséquilibre alimente une dynamique bien documentée en sociologie : la panique morale. Amplification médiatique. Simplification des enjeux. Opposition entre « eux » et « nous ». La structure est connue. Ce qui change, d'une époque à l'autre, c'est seulement la cible.
On demande souvent : qui faut-il surveiller davantage ? Mais cette question repose sur une erreur fondamentale. Le crime n'est pas une propriété de groupe. Il traverse toutes les classes, toutes les cultures, toutes les institutions.
La vraie question est : pourquoi certaines formes de criminalité sont-elles expliquées collectivement, alors que d'autres sont systématiquement individualisées ?
— Alain Babineau, JD/BCLTant que cette question ne sera pas posée — non pas en accusation, mais en exigence d'honnêteté intellectuelle —, le récit public continuera de désigner certains corps comme dangereux, et d'en innocenter d'autres par défaut.
Conclusion
Une justice influencée par le récit
La justice ne se construit pas uniquement dans les tribunaux. Elle se construit aussi dans les médias, dans les discours politiques, dans les récits collectifs que nous nous racontons sur qui commet le crime, et pourquoi.
Tant que certaines violences seront amplifiées et culturalisées, et que d'autres — pourtant jugées plus graves — resteront strictement individualisées, notre compréhension de la criminalité restera biaisée.
Et nos réponses le seront aussi.
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Cet article est également disponible dans sa version originale, telle que rédigée et signée par Alain Babineau.
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Note éditoriale. Cet article reproduit la pensée et l'analyse d'Alain Babineau, JD/BCL, à partir d'un texte original signé par l'auteur. Justice-Quebec.ca est une plateforme citoyenne indépendante de journalisme juridique.
Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur. Elles ne constituent pas un avis juridique. Pour toute question personnelle, consultez un membre du Barreau du Québec.
- Le Journal de Montréal, « Crime organisé : des gangs montréalais rêvent de former une alliance pour tenir tête aux Hells Angels », 16 mai 2024.
- Le Journal de Montréal, « Les gangs contre les Hells Angels : un tournant dans l'histoire du crime au Québec », 19 décembre 2024.
- TVA Nouvelles / Journal de Montréal, couverture sur le recrutement de mineurs et les « guerres de territoire », 2024–2026.
- Sécurité publique Canada, rapports sur le crime organisé et les groupes de motards criminalisés.
- Statistique Canada, profils des délinquants sexuels contre les enfants.
- Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès (Commission Viens), Rapport final, Québec, 2019.
- R. c. Le, 2019 CSC 34.
- Luamba c. Québec (Procureur général), 2022 QCCS 3869.
- Lamontagne c. Montréal (Ville de), 2020 QCCS 1234.
- Gueye c. Procureur général du Québec, 2023 QCCS 1456.
- R. c. Gagnon, 2026 QCCA 583.
Cet article est une analyse signée d'Alain Babineau, publiée par Justice-Quebec.ca, plateforme citoyenne indépendante. Il ne constitue pas un avis juridique.
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