Un autre avocat radié. Une autre victime oubliée : Le labyrinthe de l'indifférence au Barreau du Québec

Publié le 26 février 2026 à 08:57

Lorsque nous avons publié le dossier de Julien — ce père autiste contraint de se défendre seul face à l'appareil juridique du Barreau du Québec — une question s'imposait d'emblée : s'agissait-il d'un cas isolé, ou d'un modus operandi systémique ? Un accident de parcours, ou une culture institutionnelle de l'indifférence ?

Les documents que nous avons obtenus au cours des derniers jours répondent à cette question. Le mur qui a bloqué Julien est exactement le même qui broie aujourd'hui une autre victime vulnérable. Même logique. Même indifférence. Même résultat.

Encore une fois, un avocat est radié. Encore une fois, la victime présente une vulnérabilité documentée. Encore une fois, le système s'embourbe et la réparation n'arrive jamais.

Et ce n'est pas un cas isolé : depuis la publication du dossier de Julien, les témoignages affluent sur Justice-Quebec.ca par dizaines. Des histoires différentes, un même mur. L'enquête continue.

Voici l'histoire de Monsieur G.

6 312 $ volatilisés — et des audiences laissées à l'abandon

Monsieur G. n'est pas un investisseur aguerri ni un fin stratège juridique. Les pièces médicales versées à son dossier établissent qu'il vit avec une invalidité psychiatrique reconnue de longue date, doublée de sévères limitations physiques. Il subsiste grâce à une rente d'invalidité. Ce fait est essentiel — non pour susciter la pitié — mais pour comprendre le déséquilibre brutal des forces en présence.

Entre décembre 2024 et janvier 2025, il puise dans ses économies pour engager Me Arsen Arutyunyan, du cabinet Hathaway Avocats Inc., afin de le représenter au Tribunal administratif du logement et aux petites créances. Par virements successifs, il lui verse 6 312 $. Les paiements sont documentés. Les factures existent.

Puis, en mars 2025, les communications cessent. L'avocat disparaît, ne retourne plus les appels, n'ouvre plus les courriels — laissant son client vulnérable affronter seul des dates limites devant les tribunaux.

Ce que Monsieur G. ignore alors : le 28 mars 2025, le Barreau du Québec radie provisoirement Me Arutyunyan d'urgence. Le motif public ? « S'être approprié des sommes d'argent reçues de ses clients » et « avoir entravé une enquête du Bureau du syndic. »

Un profil que le Barreau aurait dû voir venir

Ce que le dossier disciplinaire révèle — et que le Journal de Montréal a documenté en mai 2025 — dépasse largement le simple manquement professionnel. Me Arutyunyan faisait face à une plainte du syndic comptant 27 infractions. Parmi elles : des accusations criminelles de menaces avec une arme à feu et de harcèlement, commises en août 2022 — soit un mois seulement après son inscription au Barreau — sans qu'il en avise jamais son ordre professionnel.

À cela s'ajoutait une mécanique de tromperie systématique. Sur le site hathawaylegal.com, il laissait croire appartenir à une équipe d'avocats chevronnés, alors qu'il pratiquait seul avec à peine deux ans d'expérience, se targuant d'un taux de succès de plus de 95 %. Selon le syndic, il s'agissait d'« une succession de supercheries, de ruses et de tromperies, non seulement à l'endroit du public, de ses clients, mais également à l'endroit des tribunaux ainsi que du Barreau. »

Pendant ce temps, Me Arutyunyan plaidait par visioconférence depuis Playa del Carmen, au Mexique, en affirmant au tribunal être « en déplacement à Toronto ». À au moins trois reprises, il ne s'est simplement pas présenté à ses audiences, laissant ses clients, selon les mots du syndic, « totalement démunis et forcés de procéder en son absence. » Il justifiait ses absences par de supposés accidents de voiture, des hospitalisations ou des problèmes de santé.

Au total, ce sont au moins quatre clients qui ont été lésés pour plus de 9 200 $ — sans qu'aucune somme n'ait été déposée dans un compte en fidéicommis, comme l'exige pourtant la déontologie. Le Conseil de discipline a conclu sans détour : « Ces manquements sont nombreux, graves, sérieux et se situent au cœur de l'exercice de la profession d'avocat. » Me Arutyunyan vivrait désormais à temps plein au Mexique.

La question qui s'impose alors n'est pas celle de la culpabilité de l'avocat — elle est établie, reconnue, et sanctionnée. La question est celle-ci : comment le Barreau du Québec a-t-il pu laisser cet homme exercer aussi longtemps ? Et surtout : une fois la radiation prononcée, pourquoi ses victimes se retrouvent-elles seules face à un labyrinthe institutionnel sans issue ?

Trois portes, aucun guichet unique

Au lieu d'être accompagné, Monsieur G. — citoyen lourdement handicapé — est projeté dans un parcours du combattant institutionnel qui dure depuis près d'un an. Son dossier illustre avec une clarté accablante la violence d'un système entièrement compartimenté.

Il y a trois portes — mais aucun guichet unique.

Le Bureau du syndic traite la discipline. Le Fonds d'assurance responsabilité professionnelle analyse la faute civile. Le Fonds d'indemnisation examine l'appropriation de fonds. Sur le plan juridique, cette séparation est peut-être cohérente. Sur le plan humain, elle fragmente la réponse et épuise les victimes. Les communications internes que nous avons obtenues démontrent une bureaucratie qui tourne en rond, où la main gauche ignore ce que fait la main droite.

L'absurdité du syndic. Dès le printemps 2025, Monsieur G. alerte le Bureau du syndic. En décembre 2025 — huit mois après la radiation de l'avocat pour vol — un enquêteur lui écrit pour réclamer ses factures en format PDF afin de « finaliser la preuve ». Pourquoi le syndic enquête-t-il au ralenti sur un avocat que l'ordre a déjà reconnu coupable et formellement expulsé — et qui vit désormais au Mexique ? La réponse de la machine, lorsque Monsieur G. envoie ses preuves par courriel, est cinglante dans sa froideur administrative : « Bien reçu. Svp ne pas oublier de toujours mettre mon adjointe en c.c. »

La paralysie du Fonds d'indemnisation. Le 4 août 2025, suivant les règles à la lettre, Monsieur G. remplit et assermente une plainte détaillée au Fonds d'indemnisation. Après de multiples relances, le Fonds finit par répondre le 16 février 2026 : il refuse d'indemniser pour l'instant, car « l'enquête du Bureau du syndic suit son cours ». Le Fonds d'indemnisation est donc paralysé par l'enquête interminable du syndic — qui lui-même enquête sur un avocat déjà radié, vivant au Mexique.

Le coup de grâce du Fonds d'assurance. Le 25 février 2026, le Fonds d'assurance responsabilité professionnelle lui envoie une lettre lapidaire. Leur conclusion : ils refusent d'agir. Ils affirment sans sourciller « ne pas avoir la démonstration qu'une faute a été commise » et renvoient froidement le citoyen... au syndic.

La boucle infernale

Résumons l'absurdité du piège : un citoyen invalide se fait voler par un avocat que le Barreau radie officiellement pour vol — un avocat qui faisait face à des accusations criminelles dès son premier mois de pratique, qui plaidait depuis une plage mexicaine en mentant au tribunal, et qui vit aujourd'hui au Mexique hors de portée. Un an plus tard, le Fonds d'assurance dit à sa victime qu'il n'y a pas de faute et de s'adresser au syndic. Le Fonds d'indemnisation dit qu'il a les mains liées et d'attendre le syndic. Et le syndic enquête toujours, tout en exigeant qu'on mette son adjointe en copie conforme.

Chaque instance renvoie vers une autre. Aucune ne tranche. Le cercle est parfait — et parfaitement inaccessible pour celui qui en est prisonnier.

À la mi-février 2026, épuisé, Monsieur G. écrit au Barreau pour supplier qu'on ne ferme pas son dossier. Il ne plaide pas un grand principe de droit. Il demande simplement que son argent lui soit remboursé.

Combien de victimes silencieuses ?

Julien, le père autiste, a affronté cette machine devant la Cour supérieure. Monsieur G., l'homme invalide, l'affronte par formulaires interposés. Deux profils différents, un même mur. Deux histoires distinctes, une même structure qui épuise ceux qu'elle prétend protéger.

Un système devient un outil de violence lorsqu'il exige d'une personne vivant avec de lourdes limitations qu'elle navigue sans erreur entre trois instances sourdes, sans accompagnement, sans délai garanti, sans réponse humaine.

À partir de combien de cas cesse-t-on de parler d'exception ? La réponse, nous la recevons chaque jour : depuis la publication du dossier de Julien, ce sont des dizaines de témoignages similaires qui nous parviennent — des citoyens ordinaires, souvent vulnérables, qui ont frappé le même mur et n'ont jamais obtenu de réponse. Justice-Quebec.ca continuera de documenter ces cas, un à un, aussi longtemps qu'il le faudra.

Combien d'autres, sans la force ou les moyens de dénoncer, ont simplement abandonné — laissés pour compte par un système censé les protéger ?

La question n'est plus de savoir si le système est défaillant. Elle est de savoir qui il protège réellement.


Documents consultés : décision de radiation provisoire de Me Arsen Arutyunyan, Barreau du Québec, 28 mars 2025 — Journal de Montréal, Laurent Lavoie, 23 mai 2025 — correspondances du Bureau du syndic, du Fonds d'indemnisation et du Fonds d'assurance responsabilité professionnelle du Barreau du Québec, 2025-2026 — pièces au dossier communiquées volontairement par Monsieur G.

Ce site ne fournit aucun conseil juridique. Les informations publiées sont basées sur des documents obtenus directement auprès de la partie concernée et sur des actes officiels du Barreau du Québec accessibles publiquement. L'identité de Monsieur G. a été préservée à sa demande.

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