Une avocate. Plusieurs plaintes au syndic. Aucune sanction. Mais des années de défense, du temps mobilisé, et un coût silencieux que personne ne mesure. Sur ce que devient la peur quand elle se réalise — et sur les cinq variables qui distinguent les avocats critiques tolérés des avocats critiques examinés.
Il existe au Québec une catégorie d'avocats qui critiquent publiquement des institutions publiques sans jamais faire l'objet d'une plainte au Barreau. Il en existe une autre, plus petite et plus exposée, qui critique exactement le même type d'institutions et qui collectionne, elle, les enquêtes du syndic. Les deux catégories ont en commun d'être composées de membres du Barreau du Québec en règle. Elles ont en commun de critiquer publiquement. Elles ont en commun d'invoquer leur droit professionnel à la liberté d'expression.
Ce qu'elles n'ont pas en commun, c'est leur sort devant le système disciplinaire. Cette asymétrie n'est écrite dans aucun texte. Elle ne fait l'objet d'aucun rapport public. Elle n'est mesurée par aucune institution québécoise. Mais elle se laisse approcher par les faits.
Ce deuxième volet de la série « Les maîtres et les médias » documente, à partir de sources publiques et de la réponse écrite intégrale de Me Vivan Nguyen, avocate en protection de la jeunesse et droit familial à Montréal, ce que coûte concrètement le fait, pour un avocat québécois, de critiquer publiquement une institution publique. Et ce qui distingue, structurellement, les avocats critiques « tolérés » des avocats critiques « examinés ». Le premier volet de cette enquête, « Les pionnières : avocates, TikTok et la peur du Barreau », a documenté la peur initiale d'une avocate expérimentée à prendre la parole publiquement. Le présent volet documente ce que devient cette peur lorsqu'elle se réalise.
Le premier volet a documenté la peur. Le deuxième documente sa réalisation.
Le premier volet de cette série a établi qu'une avocate québécoise expérimentée pouvait éprouver, à l'aube d'une vidéo de soixante secondes destinée à expliquer la PCU à des Québécois ordinaires, « la crainte de représailles du Barreau ». Cette peur n'était pas paranoïaque. Elle n'était pas non plus une simple hypothèse psychologique. Elle était la lecture lucide d'un environnement professionnel par une praticienne qui exerce depuis plus de deux décennies.
Pour certains avocats, cette peur se réalise. Pas sous la forme d'une condamnation disciplinaire spectaculaire. Sous la forme, plus discrète et plus durable, d'une série de plaintes répétées au Bureau du syndic, qui se ferment toutes sans sanction — mais qui mobilisent des années de temps, de ressources, d'énergie professionnelle, et qui imposent un coût silencieux à ceux qui osent.
Ce coût n'est mesuré par personne. Il n'apparaît dans aucun rapport annuel du Barreau. Il ne fait l'objet d'aucune étude empirique au Québec. Et pourtant, il est le mécanisme central par lequel un ordre professionnel peut dissuader la critique sans jamais avoir à interdire la critique.
Un dossier que le Barreau connaît bien
Me Vivan Nguyen est diplômée de l'Université de Montréal en 2018 et inscrite au tableau de l'Ordre du Barreau du Québec depuis 2020. Elle exerce à Montréal, principalement en protection de la jeunesse et en droit familial, cumulant près de six ans de pratique au moment de la publication de ce volet. Son cabinet dessert les districts judiciaires de Montréal, Laval et Longueuil. Elle est active sur TikTok depuis plusieurs années, où son compte rassemble une audience de plus de 40 000 abonnés, principalement des familles québécoises confrontées à une intervention de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).
Le profil professionnel de Me Nguyen, sa pratique, et la nature critique de sa présence en ligne ont fait l'objet d'une couverture médiatique étendue depuis 2023, notamment dans Journal Métro, sur les ondes du 98,5 FM, dans Droit-inc, et dans plusieurs autres médias québécois.
Cette couverture rapporte un fait qu'il faut nommer pour comprendre la suite : Me Nguyen a fait l'objet, depuis 2023, de plusieurs plaintes au Bureau du syndic du Barreau du Québec, dont une partie a été déposée par la directrice des affaires juridiques de la Direction de la protection de la jeunesse — l'institution même qu'elle critique publiquement dans le cadre de sa pratique professionnelle d'avocate des parents. Le Barreau a notamment qualifié, dans une lettre transmise à Me Nguyen en mars 2023, certains contenus publiés sur TikTok de « hautement problématique, tendancieux et de mauvais goût évident » — formulation qui illustre directement le caractère interprétatif et discrétionnaire de la grille déontologique appliquée aux nouveaux formats de prise de parole.
Sollicitée par Justice-Quebec.ca dans le cadre de la présente série, Me Nguyen a transmis le 7 mai 2026 une réponse écrite documentant l'état actuel de ces plaintes. Voici ce qu'elle écrit, en sa qualité d'avocate qui répond formellement à une demande journalistique, en date du 7 mai 2026 :
- Clôture : plusieurs plaintes fermées par le syndic
- En cours : aucune à sa connaissance
- Sanctions : aucune sanction, aucune cause portée devant le Conseil de discipline
- Retraits par les plaignants : aucun à sa connaissance — toutes les plaintes ont été fermées par le syndic, pas retirées par ceux qui les ont déposées
- Dernière communication avec le syndic : janvier 2025
Au moment où elle écrit, en mai 2026, plus de seize mois se sont écoulés depuis sa dernière communication avec le syndic — selon les informations transmises par Me Nguyen elle-même à Justice-Quebec.ca. Aucune procédure disciplinaire active ne la concerne, à sa connaissance. Aucune sanction ne lui a été imposée par un Conseil de discipline. Le résultat administratif global, après plusieurs années de procédures, est nul du côté disciplinaire.
Et pourtant, le résultat humain et professionnel, lui, est documenté. Les ressources mobilisées pour répondre à chaque plainte. Le temps consacré à la défense plutôt qu'à la pratique. L'attention médiatique qui suit chaque plainte, sans suivre, en règle générale, chaque fermeture. L'asymétrie de visibilité entre l'accusation et le non-lieu — l'accusation fait la nouvelle, le non-lieu disparaît dans les archives.
Pour qu'on saisisse précisément ce que cette dynamique produit dans le discours public, Me Nguyen a transmis à Justice-Quebec.ca, en complément de sa réponse écrite, une image qu'elle a elle-même construite et signée sous l'identité visuelle officielle de son cabinet.
Le tableau d'une dynamique structurelle
L'image que Me Nguyen a transmise est un document éditorial autonome qu'elle a conçu en réponse à notre question sur la dynamique entre les avocates critiques d'institutions et les plaintes déposées par ces mêmes institutions.
Courageux
Honnête
Transparent
Défenseur
Agressif
Perturbateur
Dangereux
Difficile
Ce tableau n'est pas une opinion isolée. C'est une observation sociologique qui se retrouve dans la littérature internationale sur les « cause lawyers » — ces avocats dont la pratique professionnelle est mise au service d'une cause structurelle plutôt que d'une stratégie de clientèle traditionnelle. L'ouvrage de référence en la matière, Cause Lawyering: Political Commitments and Professional Responsibilities, dirigé par les sociologues du droit Austin Sarat et Stuart Scheingold (Oxford University Press, 1998), a documenté à travers seize études de cas internationales la tension structurelle qui caractérise cette pratique : les avocats qui mettent leur profession au service d'une cause se trouvent fréquemment en porte-à-faux avec les institutions qu'ils contestent, et leurs ordres professionnels disposent d'une grammaire prévisible — « difficile », « agressif », « déraisonnable » — qui permet de traduire en grille déontologique ce qui est, en réalité, un désaccord structurel.
La grille déontologique québécoise — l'article 4 du Code de déontologie (« honneur, dignité, intégrité, respect, modération, courtoisie »), l'article 18 (« déclarations publiques »), l'article 59.2 du Code des professions (« acte dérogatoire à l'honneur ou à la dignité ») — offre précisément le vocabulaire nécessaire pour transformer une critique structurelle en plainte recevable. Aucune disposition n'a été conçue à cet effet. Mais leur ampleur sémantique le permet.
C'est ce que Me Nguyen formule, dans sa réponse écrite, avec une précision juridique remarquable :
Le texte n'est pas le problème. L'interprétation l'est. Et cette interprétation, par construction, dépend de qui dépose la plainte, de qui l'analyse, et de quel climat institutionnel entoure le débat à un moment donné.
Cinq avocats. Cinq critiques publiques. Cinq parcours différents.
C'est ici que la réponse de Me Nguyen prend toute sa portée structurelle. Elle ne se contente pas de décrire sa propre situation. Elle nomme, dans sa réponse écrite, cinq autres avocats québécois en règle qui critiquent publiquement les mêmes institutions ou des institutions équivalentes — et pour lesquels, à sa connaissance, aucune plainte répétée n'est documentée publiquement.
« Les avocats critiquent depuis toujours, avant comme aujourd'hui. Un grand nombre d'avocats est politicien / député. Par exemple, Me Brigitte Garceau (Parti libéral), Me Jolin-Barrette (ministre de la Justice à la CAQ), Me Guillaume Cliche-Rivard (Québec solidaire). Ils sont tous au bottin des avocats en ce moment. Ils critiquent les enjeux de la société chaque semaine ou presque, et ceux sur la DPJ, aux quelques mois. Les critiques sont publiques. »
« D'autres avocats en droit de la famille et protection de la jeunesse critiquent les enjeux familiaux et DPJ dans les médias depuis des années, par exemple Me Goldwater et Me Assouline. Les médias sont des plateformes publiques. Les critiques sont publiques. »
Cinq noms. Cinq avocats. Cinq professionnels du droit inscrits au tableau de l'Ordre. Tous critiquent publiquement. Plusieurs critiquent spécifiquement la DPJ ou le système familial québécois. Plusieurs sont des figures publiques de premier plan dont les déclarations sont reprises chaque semaine dans les médias québécois.
La conclusion que Me Nguyen tire de cette comparaison est formulée avec une économie de moyens qui en fait la force :
Une phrase. Pas d'attaque. Pas de procès d'intention. Pas de revendication d'égalité de traitement. Un simple constat logique : si plusieurs avocats critiquent depuis des années sans conséquence disciplinaire répétée, alors la critique, en soi, n'est pas l'objet du problème. L'objet du problème, structurellement, doit donc se trouver ailleurs.
Où se trouve l'asymétrie, alors ?
Cette question, Me Nguyen ne la tranche pas dans sa réponse écrite. Elle laisse au lecteur le soin d'observer les variables qui distinguent les avocats critiques « tolérés » des avocats critiques « examinés ». L'examen de ces variables, à partir des cas publics que Me Nguyen elle-même mentionne et de ceux que les sources médiatiques documentent, permet de dégager plusieurs hypothèses structurelles qui méritent d'être nommées.
Les trois premiers noms mentionnés par Me Nguyen — Garceau, Jolin-Barrette, Cliche-Rivard — sont des avocats-élus. Ils siègent à l'Assemblée nationale du Québec. Leur fonction politique leur confère une immunité parlementaire pour les propos tenus en Chambre, et une légitimité démocratique pour les propos tenus à l'extérieur. Une plainte au Barreau contre l'un d'entre eux pour des propos critiques sur la DPJ ou sur le système judiciaire poserait un problème institutionnel évident : elle apparaîtrait comme une tentative d'utiliser un pouvoir disciplinaire pour faire taire un élu.
Le coût politique d'une telle plainte est dissuasif. Pour l'ordre professionnel comme pour le plaignant éventuel. Cette dissuasion fonctionne. Elle n'a pas besoin d'être codifiée.
Les deux autres noms mentionnés — Goldwater, Assouline — sont des avocates de premier plan en droit familial au Québec, dont la notoriété médiatique est établie depuis plus de quinze ans. Me Anne-France Goldwater, en particulier, a animé l'émission L'Arbitre sur les chaînes V puis Noovo à partir du 9 septembre 2011, à travers 7 saisons documentées totalisant plus de 180 épisodes, et continue d'intervenir régulièrement dans les médias québécois. Me Valérie Assouline, membre du Barreau du Québec depuis 1998, fondatrice du cabinet SOS Avocats et ex-présidente de la Section jeunesse du Barreau canadien, est régulièrement sollicitée comme commentatrice juridique sur les questions de droit de la famille et de protection de la jeunesse, notamment sur les ondes de Noovo Le Fil.
Une plainte au Barreau contre l'une d'entre elles produirait une couverture médiatique disproportionnée par rapport à sa résolution. Le coût réputationnel d'une plainte contre une figure médiatique établie retombe d'abord sur le Barreau lui-même. Cette dissuasion fonctionne également. Elle n'a pas besoin d'être théorisée.
Les cinq avocats nommés par Me Nguyen partagent un autre attribut : ils sont, pour la plupart, dans des positions de pouvoir institutionnel établies. Cabinets reconnus, fonctions politiques, parcours pluri-décennal. Une plainte contre eux mobiliserait l'ensemble du réseau professionnel auquel ils appartiennent, et déclencherait probablement une riposte structurée.
Me Nguyen, comparativement, est avocate avec près de six ans de pratique, sans cabinet pluri-générationnel derrière elle, sans appartenance à un grand réseau politique ou médiatique établi. Le coût d'une plainte contre une avocate dans cette position est, structurellement, plus faible pour le plaignant — et la riposte mobilisable plus modeste.
Les cinq avocats mentionnés critiquent souvent la DPJ ou le système judiciaire dans des cadres médiatiques traditionnels — émissions de radio, plateaux télé, articles signés, débats parlementaires. Me Nguyen critique principalement sur TikTok, plateforme qui multiplie l'auditoire mais qui est, simultanément, non balisée déontologiquement par le Barreau, comme l'a établi le premier volet de cette série.
L'asymétrie ici n'est pas dans le contenu de la critique. Elle est dans le canal. Critiquer la DPJ à Tout le monde en parle est un acte journalistique reconnu, encadré par un dispositif médiatique traditionnel. Critiquer la DPJ sur TikTok est, pour l'instant, un acte sans cadre clair — et donc plus susceptible d'être traité comme un manquement potentiel à l'article 59.2.
Les avocats nommés par Me Nguyen défendent souvent des intérêts structurés et établis : clientèles aisées, débats parlementaires, dossiers de droit familial où les parties disposent de moyens substantiels. Me Nguyen, elle, défend principalement des parents engagés dans un litige avec la Direction de la protection de la jeunesse — soit une institution publique qui possède des ressources juridiques importantes face à des familles souvent vulnérables, peu informées de leurs droits, et structurellement désavantagées dans le rapport de force procédural.
Cette dimension a son importance dans l'analyse parce qu'elle est documentée par plusieurs sources institutionnelles québécoises convergentes. La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (Commission Laurent, rapport final du 3 mai 2021) établit que la manière dont est appliquée la Loi sur la protection de la jeunesse engendre des effets discriminatoires qui contribuent à la surreprésentation des enfants autochtones dans le système.
15 % des enfants confiés à la DPJ sont autochtones, alors que la population autochtone représente 2,7 % de la population générale du Québec. Les enfants des Premières Nations sont :
Ces données ne couvrent pas uniquement les communautés autochtones : la surreprésentation des enfants noirs dans le système québécois de protection de la jeunesse est documentée depuis plus de quatre décennies par diverses sources publiques. Les travaux récents de la professeure Alicia Boatswain-Kyte, professeure adjointe à l'École de travail social de l'Université McGill, prolongent cette documentation : son étude publiée dans Child Abuse & Neglect en octobre 2025 (Boatswain-Kyte, Antwi-Boasiako, Baiden et Lwin), à partir d'une analyse statistique par appariement par score de propension, démontre que les enfants noirs sont plus susceptibles que les enfants blancs d'être placés hors de leur foyer, même lorsque les caractéristiques des dossiers sont par ailleurs similaires.
Cette donnée a deux implications pour l'analyse de la situation de Me Nguyen :
D'une part, la nature de sa clientèle — familles vulnérables face à une institution publique surreprésentant des populations marginalisées — explique en partie pourquoi sa critique de la DPJ touche un nerf institutionnel particulier. Critiquer la DPJ depuis cette position, ce n'est pas critiquer une institution abstraite ; c'est porter publiquement la voix de familles dont la Commission Laurent elle-même a reconnu qu'elles subissent des effets discriminatoires d'application de la Loi sur la protection de la jeunesse.
D'autre part, aucune institution québécoise n'a publié à ce jour d'analyse comparative des plaintes déposées au syndic du Barreau selon la nature des clientèles défendues par les avocats visés. Cette lacune institutionnelle mérite d'être nommée. Sans cette donnée, toute hypothèse sur le lien entre clientèle vulnérable et exposition disciplinaire reste une hypothèse — observable, mais non démontrable causalement.
L'avocate qui répond, et qui a déjà écrit ailleurs
La cohérence de la position de Me Nguyen ne se limite pas à sa réponse à Justice-Quebec.ca. Elle s'inscrit dans une réflexion publique antérieure qu'elle a publiée sur sa propre plateforme professionnelle, et qu'elle a explicitement transmise à notre rédaction comme document complémentaire à sa réponse.
Le texte, intitulé « Le taille-crayon : les confidences d'une avocate en protection de la jeunesse qui représente les parents DPJ », a été publié le 9 mars 2026 sur son site officiel et mis à jour le 15 mai 2026. Il développe une thèse sociologique sur la dynamique des dossiers de protection de la jeunesse devant le tribunal :
« Dans les dossiers de protection de la jeunesse, j'ai progressivement constaté que la partie institutionnelle — souvent la DPJ ou l'avocat du travailleur social — bénéficie d'une forme de crédibilité structurelle. La DPJ représente le système. Son récit est souvent déjà familier au tribunal. Sa présentation s'inscrit naturellement dans le déroulement procédural attendu. »
Le texte est remarquable par son ton. Pas militant. Pas accusatoire. Réflexif et serein. Me Nguyen y formule explicitement la posture depuis laquelle elle écrit :
« Ces réflexions me viennent après plus de six années de pratique, maintenant rendue à ma septième année comme avocate. Elles ne sont pas le fruit d'un moment de frustration, mais plutôt d'un regard rétrospectif posé sur les nombreuses audiences, les débats et les échanges vécus devant le tribunal. Aujourd'hui, ces observations émergent d'un endroit différent : une forme de calme et de maîtrise de mon art. »
« Ma frustration face à certaines asymétries peut être réelle. Mais avec le recul, je reconnais aussi que cette réalité m'a amenée à développer une capacité d'adaptation à l'adversité qui est devenue une véritable force dans ma pratique. »
Ce ton importe. Parce qu'il établit que la critique structurelle du système, dans le cas de Me Nguyen, n'est pas une plainte personnelle déguisée en argument professionnel. C'est une analyse construite par une praticienne qui a thématisé son expérience et qui en a tiré une compétence professionnelle reconnue. Le texte est public. Il est signé. Il est argumenté. Il est lisible par toute personne, y compris par le syndic du Barreau, qui souhaiterait en évaluer le ton, la rigueur ou la conformité déontologique.
À la connaissance de Justice-Quebec.ca, ce texte n'a fait l'objet d'aucune plainte au Barreau au moment de la rédaction du présent volet.
Ce que coûte une plainte qui n'aboutit à rien
Pour comprendre pourquoi le mécanisme des plaintes répétées sans sanction constitue, malgré l'absence de condamnation disciplinaire, un coût structurel pour la profession, il faut nommer ce qu'une plainte au syndic mobilise.
Une plainte au Bureau du syndic du Barreau du Québec n'est pas une formalité. Lorsqu'une plainte est déposée et qu'une enquête est ouverte, l'avocat visé doit, en règle générale :
- répondre par écrit aux demandes du syndic, dans des délais imposés
- fournir copie de pièces de dossiers professionnels, dans le respect du secret professionnel
- collaborer aux interrogatoires éventuels
- assumer, le cas échéant, les frais d'un avocat-conseil pour le représenter dans le processus
- composer avec l'incertitude prolongée sur l'issue du dossier — les enquêtes peuvent durer des mois, voire des années
Pendant tout ce temps, la pratique professionnelle continue. Les clients existent toujours. Les dossiers en cours doivent être traités. L'énergie mentale et professionnelle consacrée à la défense devant le syndic est de l'énergie qui n'est pas consacrée à la pratique au bénéfice des clients.
Et cette mobilisation s'opère, fondamentalement, sans aucune garantie qu'une faute soit éventuellement établie. Plusieurs plaintes au syndic se ferment chaque année au Québec sans qu'une cause soit portée devant le Conseil de discipline. C'est précisément le cas, à ce jour, des plaintes documentées concernant Me Nguyen.
Ce coût n'est mesuré nulle part au Québec. Le Barreau publie chaque année des statistiques sur le nombre de plaintes reçues, sur le nombre de causes portées devant le Conseil de discipline, et sur le nombre de sanctions imposées. Il ne publie pas, à notre connaissance, de données sur l'impact professionnel des plaintes fermées sur les avocats qui en font l'objet — temps consacré à la défense, ressources mobilisées, effet sur la pratique. Cette donnée n'existe pas publiquement. Elle n'a, à notre connaissance, jamais été demandée par aucun organisme.
Le silence du Barreau
Justice-Quebec.ca a sollicité par courriel le Barreau du Québec, le 7 mai 2026, dans le cadre de la présente série. La sollicitation portait notamment sur la suffisance du cadre déontologique applicable aux avocats sur les réseaux sociaux, sur l'évolution des plaintes liées à la présence médiatique d'avocats depuis cinq ans, et sur l'opportunité éventuelle d'un cadre pédagogique inspiré du modèle français de Justice en France — sujet du prochain volet.
Au moment de la publication, aucune réponse n'a été reçue du Barreau du Québec. La sollicitation demeure ouverte. Toute réponse ultérieure du Barreau sera publiée intégralement par Justice-Quebec.ca, accompagnée d'une mise à jour datée du présent article.
Cette absence n'est pas, en soi, une preuve de quoi que ce soit. Les institutions publiques ne répondent pas systématiquement aux médias indépendants, et le Barreau n'a aucune obligation légale de le faire dans le cadre d'une demande journalistique.
Mais cette absence se conjugue avec une autre, plus structurelle, déjà documentée au premier volet : l'absence de balises publiques du Barreau sur les nouvelles formes de prise de parole des avocats québécois sur les plateformes courtes. Six ans après l'arrivée massive de ses membres sur ces plateformes. Plusieurs années après les premières plaintes médiatisées contre des avocates critiques d'institutions publiques. Aucune ligne directrice, aucun cadre interprétatif, aucune réflexion publique structurée.
Le Barreau dispose des outils pour intervenir. Il dispose des moyens. Il dispose, sur son site officiel, d'une page consacrée au comportement des avocats sur les réseaux sociaux, qu'il pourrait mettre à jour à tout moment. Il ne l'a pas fait. Cette inaction est, en soi, un message — adressé aux membres qui hésitent, aux plaignants qui réfléchissent, aux observateurs qui documentent.
L'avenir, vu par l'intérieur
Sollicitée sur l'avenir de sa pratique, Me Nguyen formule une réponse qui mérite d'être citée intégralement parce qu'elle dit, à la fois, la résilience d'une praticienne et son rapport au temps long de la profession :
Une avocate en pleine maturité professionnelle — près de six ans de pratique, expertise reconnue, audience publique de plus de 40 000 personnes, jurisprudence à son actif — annonce calmement, par écrit, à un média journalistique, qu'elle ne se voit pas finir sa carrière dans la profession. Pas de drame. Pas d'amertume. Une constatation tranquille.
Me Nguyen ne formule pas elle-même de lien direct entre cette intention de quitter à horizon décennal et les coûts structurels documentés plus haut dans le présent volet. Il convient donc de ne pas le lui prêter. Mais l'observation peut tout de même être posée comme question ouverte au lecteur : si la profession juridique québécoise voit certains de ses membres les plus engagés publiquement, les plus visibles auprès du public, les plus actifs dans la critique structurelle des institutions, envisager une sortie à horizon décennal, alors la question qui se pose au Barreau dépasse la motivation individuelle.
C'est une question de rétention du talent critique dans la profession. Et c'est une question dont les conséquences se mesureront, à terme, par l'absence — celle des voix qui ne seront plus là pour défendre les justiciables vulnérables face aux institutions publiques.
Me Nguyen termine sa réponse écrite par un message qu'elle adresse explicitement aux autres avocates et avocats critiques d'institutions publiques au Québec. Ce message clôt logiquement le présent volet :
Dans la mesure où les critiques servent le droit et la justice, j'ose croire que l'honneur et la dignité de la profession demeurent intacts. La profession doit servir le droit et la justice. Plusieurs citoyens qui ne croient plus en la justice m'écrivent pour me dire qu'ils croient en moi. Ils me remercient de mon intégrité et de mon courage.
Les avocats qui honorent la justice comme moi peuvent contribuer à redorer l'image de la profession à une profondeur insoupçonnée. Vous savez, honorer la profession dépasse porter la cravate et le veston. La justice est un concept profond. L'honneur et la dignité de la profession a donc plus de profondeur que l'on ne le croirait.
Cette phrase, écrite par une avocate qui a fait l'objet de plaintes répétées au syndic pour la nature et le ton de ses prises de parole publiques, est en elle-même une redéfinition opérationnelle de l'article 59.2 du Code des professions, qui n'a jamais été codifiée par le Barreau du Québec mais qui se laisse aisément lire entre les lignes des décisions disciplinaires québécoises.
L'honneur et la dignité de la profession, dans cette lecture, ne se résument pas à des codes vestimentaires, à des langages convenus, à des silences institutionnels. Ils résident dans la mise au service du droit et de la justice. Ils incluent, par construction, la critique des institutions qui s'en écartent.
Cette définition n'est dans aucun document officiel du Barreau du Québec. Elle se trouve dans la réponse écrite d'une avocate de près de six ans de pratique, en règle, transmise à un média citoyen indépendant le 7 mai 2026.
La question qui ouvre le troisième volet
La peur initiale, documentée au premier volet, n'était pas paranoïaque. La réalisation de cette peur, sous la forme de plaintes répétées sans sanction mais coûteuses, est documentée au présent volet. Ces deux dimensions concernent toutes deux des avocats individuels — des praticiennes qui ont fait des choix éditoriaux, qui ont assumé des coûts professionnels, qui ont parfois envisagé de quitter la profession.
Mais l'asymétrie déontologique au Québec ne se mesure pas seulement par cas individuels. Elle se mesure aussi, et peut-être surtout, par ce que le Barreau choisit d'examiner — et par ce qu'il choisit, par contraste, de ne pas examiner.
Pendant qu'une avocate de près de six ans de pratique fait l'objet de plusieurs plaintes au syndic pour des vidéos TikTok critiquant la DPJ, des émissions de télévision diffusées en prime time — L'Arbitre à partir de 2011, Les Justiciers à partir de 2022 — présentent des avocates rendant des « verdicts » dans des reconstitutions de cour de petites créances, sans qu'aucune ligne directrice publique du Barreau ne précise la conformité de ces formats au Code de déontologie.
Pendant qu'une avocate solo essuie des plaintes pour avoir critiqué une institution publique en 60 secondes, des formats télévisuels ont produit et continuent de produire des dizaines d'épisodes par saison, diffusés sur une chaîne nationale, animés par des avocates en règle, où les producteurs paient eux-mêmes les dommages attribués à l'écran — sans qu'aucune intervention publique de l'ordre professionnel ne soit documentée.
Cette asymétrie de traitement entre le format individuel sur réseaux sociaux et le format télévisuel massif est l'objet du troisième volet de cette série.
La sanction, dans le cas d'une avocate en règle qui critique publiquement une institution publique au Québec, n'arrive presque jamais.
Le coût est ailleurs : dans les plaintes répétées qui se ferment sans suite mais qui mobilisent des années de défense. Dans l'attention médiatique disproportionnée entre l'accusation et le non-lieu. Dans l'érosion lente de l'envie de continuer. Et, à terme, dans la sortie tranquille des voix les plus engagées vers des horizons que la profession aura choisi, par défaut, de ne pas leur offrir.
Pour aller plus loin · À paraître dans la suite de la série
Sources et références
Législation. Code de déontologie des avocats, RLRQ c. B-1, r. 3.1, articles 4, 18, 59, 145. Code des professions, RLRQ c. C-26, articles 23, 59.2. Loi sur la protection de la jeunesse, RLRQ c. P-34.1.
Documents institutionnels. Barreau du Québec, Comportement des avocats et avocates sur les réseaux sociaux. Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (Commission Laurent), Rapport final, 3 mai 2021. Étude d'incidence québécoise — volet Premières Nations 2019 (ÉIQ-PN-2019), Institut universitaire jeunes en difficulté (IUJD), citée par la Commission Laurent. Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, rapports annuels.
Couverture journalistique. Journal Métro (mars 2023), 98,5 FM, Droit-inc (2023-2025), La Presse, Le Devoir, Narcity : couverture des enquêtes du Barreau concernant des avocates critiques d'institutions publiques au Québec. La Presse (16 octobre 2018) sur le litige L'Arbitre. Bell Media et Avanti Groupe : matériel promotionnel de Les Justiciers (Noovo, depuis 2022).
Doctrine et recherche universitaire. Austin Sarat et Stuart Scheingold (dir.), Cause Lawyering: Political Commitments and Professional Responsibilities, Oxford University Press, 1998 (ISBN 9780195113204). Boatswain-Kyte, A., Antwi-Boasiako, K., Baiden, P. et Lwin, K. (2025). « Racial disparities in child welfare: A propensity score matched analysis of Black and White children in Canada », Child Abuse & Neglect. Travaux antérieurs de la professeure Alicia Boatswain-Kyte, École de travail social, Université McGill, sur la surreprésentation des enfants noirs en protection de la jeunesse au Canada.
Source directe. Réponse écrite de Me Vivan Nguyen à Justice-Quebec.ca, transmise le 7 mai 2026, incluant un visuel éditorial conçu et signé par l'auteure. Texte complémentaire de Me Nguyen, Le taille-crayon : les confidences d'une avocate en protection de la jeunesse qui représente les parents DPJ, publié le 9 mars 2026 (mis à jour le 15 mai 2026) sur vivannguyenavocate.com.
Volet 1 de la série. « Les pionnières : avocates, TikTok et la peur du Barreau ».
Sollicitations pour la série. Le Barreau du Québec a été sollicité par courriel le 7 mai 2026. Aucune réponse n'a été reçue au moment de la publication. La sollicitation demeure ouverte. La liste complète des sollicitations, des réponses reçues et des silences sera consignée dans la note méthodologique publiée au quatrième volet.
Cet article est une enquête éditoriale fondée sur des sources publiques, des textes officiels, de la doctrine juridique et des sollicitations directes documentées. Justice-Quebec.ca est une plateforme citoyenne indépendante de journalisme juridique. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L'auteur n'est pas avocat. Pour toute question personnelle, consultez un membre du Barreau du Québec ou les ressources d'aide juridique disponibles au Québec.
Les outils d'IA générative peuvent inventer des faits, des articles de loi ou de la jurisprudence — toute citation et toute affirmation factuelle doivent être vérifiées par le lecteur auprès des sources originales avant d'être utilisées dans un contexte décisionnel.
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