Plusieurs avocates québécoises ont investi TikTok à partir de 2020 pour répondre à des questions juridiques que les médias traditionnels ne posaient plus. Aucune n'avait de cadre opérationnel. Toutes nomment, par écrit, la même peur. Pas du public — du Barreau.
Il existe au Québec une donnée que personne ne mesure. Pas le Barreau. Pas le ministère de la Justice. Pas les facultés de droit. Pas la SOQUIJ. Pas les médias spécialisés. Cette donnée, c'est le nombre d'avocates et d'avocats québécois qui ont renoncé à parler publiquement de questions juridiques d'intérêt public par crainte de leur propre ordre professionnel. Par définition, le chiffre est introuvable : on ne compte pas les silences.
Ce qu'on peut compter, en revanche, c'est ceux qui ont parlé après avoir hésité. C'est ce que Justice-Quebec.ca a entrepris de documenter en mai 2026, dans le cadre d'une enquête en quatre volets intitulée « Les maîtres et les médias », consacrée à la transformation de la pratique juridique québécoise à l'ère médiatique. L'enquête combine l'analyse des cadres réglementaires en vigueur, l'examen de la jurisprudence disciplinaire publique, et les réponses écrites obtenues directement de plusieurs professionnelles du droit sollicitées par notre rédaction : Me Sophie Mongeon, pionnière du LawTok québécois, pour le présent volet ; Me Vivan Nguyen, avocate en protection de la jeunesse, pour le suivant ; Me Stéphanie Bourassa, notaire associée, pour le quatrième. D'autres voix ont été sollicitées sans réponse — leur liste complète figure dans la note méthodologique du dernier volet.
La première chose qu'on remarque en écoutant celles qui ont parlé, c'est qu'elles nomment toutes, sous une forme ou une autre, la même peur. Pas la peur du ridicule. Pas la peur de l'échec commercial. La peur du Barreau du Québec. Cette peur n'est pas anecdotique : elle a structuré la première vague d'arrivée des avocats québécois sur TikTok entre 2020 et 2022, et elle continue de produire des effets en 2026. Voici comment.
Décembre 2020 : le public attend, les avocats hésitent
À l'automne 2020, le Québec entre dans son deuxième confinement. Le couvre-feu se profile pour janvier. Les questions juridiques affluent : peut-on me forcer à me vacciner pour travailler ? Mon employeur peut-il me congédier si je refuse ? J'ai été mis à pied, ai-je droit à la PCU et à la PCRE en même temps ? Quels sont mes recours si on me retire un service public en raison de mon statut vaccinal ?
Les médias traditionnels couvrent en boucle les conférences de presse gouvernementales. Le temps d'antenne juridique est occupé par les grands constitutionnalistes et par les éditorialistes habituels. Les milliers d'avocats québécois qui pratiquent au quotidien le droit du travail, le droit administratif, le droit du logement, le droit social — ceux qui pourraient répondre aux questions concrètes des citoyens ordinaires — n'y ont aucun accès.
C'est dans ce contexte que TikTok, plateforme jusqu'alors associée aux chorégraphies adolescentes, devient un canal envisageable pour la vulgarisation juridique. Plusieurs cohortes d'avocates et d'avocats québécois testent l'eau en même temps. À Montréal, Laval, Québec. Cabinets familiaux établis depuis trois décennies et avocates solos en début de pratique. Aucun n'a de plan commun, aucun de cadre de référence. Tous découvrent en même temps que le public était là — et que le Barreau, lui, n'a rien à leur dire.
L'absence du Barreau comme fait fondateur
Pour comprendre la peur initiale qui a saisi les premières avocates à investir TikTok, il faut comprendre ce qu'elles n'avaient pas en main au moment d'appuyer sur « publier » : aucune ligne directrice opérationnelle propre au format vidéo court publiée par le Barreau, aucun guide précisant ce qui est permis ou interdit sur TikTok ou Instagram, aucune grille d'interprétation publique des notions d'« honneur » et de « dignité » appliquée aux contenus de vulgarisation, aucun précédent disciplinaire clair sur lequel s'appuyer, aucun accompagnement institutionnel pour faire la transition.
Ce qu'elles avaient, en revanche : un Code de déontologie des avocats (RLRQ, c. B-1, r. 3.1) qui ne mentionne aucune plateforme numérique nommément ; un Code des professions (RLRQ, c. C-26) dont l'article 59.2 interdit tout « acte dérogatoire à l'honneur ou à la dignité de sa profession » sans définir ces termes ; une mise au point du Barreau sur le comportement sur les réseaux sociaux qui rappelle quelques principes généraux ; et des précédents disciplinaires orientés vers la sanction d'écarts plutôt que vers la définition d'une pratique acceptable.
L'asymétrie est totale. Tous les outils du Barreau étaient des outils de fin de chaîne — enquêter, déposer une plainte au syndic, traduire devant un conseil de discipline. Les outils d'amont — former, accompagner, baliser publiquement de manière opérationnelle, donner aux membres une grille de référence propre aux formats émergents — n'existaient pas, et restent largement absents en 2026.
Ce n'est pas une conspiration. C'est une architecture. Et cette architecture produit un effet objectif : les avocats ne peuvent pas savoir, à l'avance, si ce qu'ils s'apprêtent à faire les exposera à une plainte.
En droit professionnel, cette incertitude produit ce que la doctrine appelle un chilling effect — un effet dissuasif diffus qui amène les membres d'une profession régulée à pratiquer en deçà de ce que la loi permettrait, par simple précaution face à un cadre flou.
La peur nommée, par écrit, par une praticienne expérimentée
Sollicitée par Justice-Quebec.ca dans le cadre de la présente série, Me Sophie Mongeon — avocate en droit administratif, du travail et social au cabinet Desroches Mongeon Avocats, plus de deux décennies de pratique — a accepté de répondre par écrit à nos questions sur l'évolution du LawTok québécois. Elle est l'une des premières avocates de la province à avoir investi TikTok à des fins de vulgarisation, en décembre 2020. Son compte cumule aujourd'hui 140 000 abonnés. Elle est nommée au Gala Création Influence 2026 dans la catégorie Actualités et Informations, où, comme elle l'écrit, « je suis clairement la doyenne ».
Décrivant l'état d'esprit dans lequel elle a publié sa première vidéo, elle écrit :
J'ai pris mon courage à deux mains et je me suis lancée avec la crainte de représailles du Barreau, le jugement des collègues et la désapprobation de mes enfants.
Trois peurs énumérées, dans cet ordre.
Une avocate inscrite au tableau de l'Ordre depuis plus de deux décennies, sans aucun antécédent disciplinaire, cite son propre ordre professionnel comme première source d'inquiétude avant de prendre la parole publiquement sur des questions juridiques d'intérêt général. Pas l'opinion du public. Pas le jugement des pairs. Pas l'image personnelle.
Le déclic, dans son cas, vient d'un sujet que les médias traditionnels avaient cessé de traiter en profondeur : la PCU et la PCRE, prestations qui touchaient des centaines de milliers de Québécois. « Je pense d'ailleurs que la vidéo portant sur la PCU/PCRE a été un point tournant dans le succès de mon TikTok », écrit-elle. Six ans plus tard, elle a converti un bureau de son cabinet en studio. À propos de son audience : « Avoir des vues c'est facile. Des abonnés c'est plus difficile. » Les 140 000 abonnés ne sont pas le produit d'une vidéo virale ; c'est le résultat de six ans de présence soutenue dans un domaine de droit qui touche directement le quotidien des Québécois ordinaires.
Cette donnée n'est pas isolée. Me Vivan Nguyen, dont la pratique fera l'objet du prochain volet, écrit à propos de la même époque : « À l'époque où j'ai commencé, ça n'était pas le cas : le simple fait d'être sur TikTok te méritait un article de presse et l'attention de tous. » L'attention dont elle parle — celle qui suit la première qui ose — n'est pas une attention bienveillante. C'est celle qui précède l'examen.
Ce que ces témoignages convergents établissent, c'est un climat. Pas une décision concertée du Barreau de réprimer la prise de parole. Un climat — produit par l'absence de balises claires et par la possibilité permanente d'une plainte à l'interprétation imprévisible — dans lequel les avocats qui envisagent de parler publiquement intègrent la prudence avant même d'avoir formulé leur premier mot.
La statistique introuvable, et celle qui se laisse approcher
Pour mesurer l'effet d'un climat dissuasif, la donnée idéale serait le nombre d'avocats compétents qui ont renoncé à prendre la parole par crainte d'une plainte. Cette donnée n'existe pas. Elle ne peut pas exister : on ne mesure pas les renoncements.
Ce qu'on peut documenter, c'est la proportion d'avocats québécois qui publient effectivement sur les plateformes courtes, comparée à l'effectif total. Le Barreau du Québec compte près de 30 000 membres selon les données publiques de l'Ordre. Selon les recensions médiatiques publiques et les comptes identifiables comme professionnels sur TikTok, LinkedIn et Instagram, le nombre d'avocats québécois ayant une présence active de vulgarisation sur le format court ne dépasse vraisemblablement pas quelques dizaines. Une fraction inférieure à un demi de un pour cent.
Une partie de cet écart s'explique par des facteurs étrangers à la peur — tous les domaines du droit ne se prêtent pas au format court, plusieurs avocats préfèrent d'autres canaux. Mais une autre partie — qu'aucune institution québécoise n'a tenté de quantifier — relève vraisemblablement de l'effet dissuasif documenté plus haut. Aucune étude empirique québécoise n'a, à notre connaissance, mesuré le poids relatif de ces deux facteurs. Le Barreau dispose des moyens de le faire — sondage anonyme auprès de ses membres, par exemple. Il ne l'a pas fait.
La mise au point du Barreau, et ses limites
Conscient de l'arrivée des avocats sur les plateformes courtes, le Barreau du Québec a publié sur son site la mise au point Comportement des avocats et avocates sur les réseaux sociaux, qui rappelle un ensemble de principes que les membres doivent respecter :
- Faire preuve de modération, de courtoisie et de professionnalisme dans les écrits et les images publiés (en référence notamment à l'article 112 du Code de déontologie sur les commentaires négatifs concernant clients, collègues ou juges)
- Ne pas utiliser les réseaux sociaux pour communiquer indirectement avec une partie adverse (articles 119 et 120 du Code de déontologie)
- Distinguer profils personnels et profils professionnels
- Éviter de devenir « amis » avec des clients sur les plateformes
- Respecter les règles de publicité, qui exigent que toute publicité préserve l'honneur et la dignité de la profession (article 129 du Code de déontologie), avec proscription expresse des techniques de « piège à clics »
- Si l'avocat commente l'actualité ou répond à une question publique, se limiter à communiquer de l'information juridique générale et tenir compte de son niveau de compétence
Ces principes sont raisonnables. Aucun n'est contestable. Mais aucun n'apporte de réponse opérationnelle aux questions concrètes que se pose une avocate qui ouvre un compte TikTok :
Combien de secondes peut durer une vidéo de vulgarisation avant de basculer dans le « conseil non encadré » ?
Peut-on filmer un avocat sans cravate, en chemise décontractée ?
Peut-on rire à l'image, faire un trait d'humour, utiliser un meme ?
Peut-on nommer un avocat adverse à partir d'une décision publique ?
Peut-on participer à une trend algorithmique avec une chanson tendance tout en parlant du Code du travail ?
Peut-on se présenter comme la « grande sœur avocate » de ses abonnés ?
Que signifie « faire preuve de modération » sur une plateforme dont l'algorithme récompense précisément l'absence de modération ?
Le service Info-Déonto offert aux membres permet d'obtenir, à titre individuel et confidentiel, des avis téléphoniques sur des situations précises — mais ces avis ne sont pas publiés, n'ont pas valeur de précédent, et ne constituent pas une grille de référence partagée pour la profession.
Mongeon le formule à sa manière : « Les principes fondamentaux demeurent inchangés : compétence, prudence, dignité de la profession, indépendance, respect du secret professionnel et absence de conseils personnalisés hors contexte. Ce qui a surtout évolué, à mon avis, c'est la manière de communiquer. » Ce ne sont pas les principes qui posent problème. C'est la manière qui a changé, et que le Barreau n'a pas accompagnée par un balisage opérationnel public.
Ailleurs, les ordres ont accompagné
L'inaction normative du Barreau du Québec sur les formats courts n'est pas une fatalité du droit professionnel. D'autres juridictions ont fait des choix différents.
Une méthode déontologique a fini par exister — sans le Barreau
L'absence de balises opérationnelles détaillées n'a pas empêché la pratique d'émerger. Elle a simplement contraint chaque avocate à construire elle-même sa propre grille déontologique, par essai-erreur. La praticienne sollicitée par Justice-Quebec.ca a formalisé sa méthode en cinq règles, qu'elle applique depuis près de six ans dans des centaines de vidéos :
Cette méthode existe. Elle est explicite. Elle est reproductible. Elle aurait pu, depuis 2020, servir de point de départ à un guide opérationnel publié par le Barreau. Elle ne l'a pas été. Mongeon a construit sa propre grille déontologique, par elle-même, pendant six ans, en y consacrant un temps qui aurait pu être épargné si l'institution avait joué son rôle d'accompagnement plutôt que celui de surveillance silencieuse.
Sa recommandation, dans sa réponse écrite à Justice-Quebec.ca, mérite d'être rapportée intégralement :
Les balises actuelles du Barreau sont utiles, mais la réalité des réseaux sociaux évolue rapidement. Une formation plus concrète sur la vulgarisation publique, les risques déontologiques, la publicité professionnelle et la gestion des plateformes numériques pourrait certainement être bénéfique pour les avocats qui choisissent de s'exprimer régulièrement en ligne. Je crois davantage à l'éducation et à la responsabilisation des professionnels qu'à une approche restrictive ou purement disciplinaire. Me Sophie Mongeon · Réponse écrite à Justice-Quebec.ca
Deux mots-clés opposés : éducation d'un côté, disciplinaire de l'autre. Une professionnelle d'expérience suggère, dans une formulation courtoise, que les ressources du Barreau penchent du mauvais côté.
Ce que les réseaux ont permis, malgré le climat
Si la peur initiale a freiné une partie de la profession, elle n'a pas empêché certains usages remarquables des plateformes courtes. Et c'est ici, paradoxalement, qu'on mesure le mieux ce que l'inaction normative du Barreau aura coûté collectivement.
L'infrastructure citoyenne d'accès à la justice
Au-delà du compte TikTok personnel, plusieurs avocates québécoises ont utilisé les réseaux pour bâtir des infrastructures citoyennes d'accès à la justice. Le cas le plus documenté, transmis à Justice-Quebec.ca dans le cadre de la présente série, concerne la fondation d'un groupe Facebook intitulé Les Invalides au Front, conçu pour réunir des citoyens vivant des situations similaires — invalidité, maladie chronique, refus administratifs répétés — mais structurellement isolés les uns des autres.
Le résultat est concret et mesurable :
Ce mouvement a permis de mettre assez de pression sur le gouvernement pour qu'il abolisse une pénalité sur les rentes d'invalidités qui perdurait depuis 1997. Me Sophie Mongeon · Réponse écrite à Justice-Quebec.ca
Une pénalité administrative subie par des invalides québécois pendant vingt-sept ans, abolie après un mouvement citoyen né d'un groupe Facebook lancé par une avocate. En 2024, la même tactique a été reproduite avec un second groupe — Les victimes abandonnées par l'IVAC — pour permettre à des victimes d'actes criminels isolées de se trouver, de se reconnaître, et de faire valoir collectivement leurs droits.
La redistribution des revenus
La question des revenus tirés de la présence en ligne mérite, dans ce cas-ci, d'être nommée — parce qu'elle est rarement abordée publiquement, présumée gênante ou incompatible avec l'image de la profession.
Au lancement de son balado C'est ton droit en janvier 2026, Me Mongeon a publiquement annoncé son intention de reverser à un organisme de bienfaisance les revenus tirés de ses réseaux sociaux. À l'approche du dernier épisode prévu pour le lundi 25 mai 2026, elle a rendu compte publiquement, dans une publication LinkedIn vidéo accessible au public à la mi-mai, du montant accumulé à ce jour :
(cadeaux numériques)
arrondi à 800 $
le cabinet
La part la plus signifiante n'est pas le montant — c'est la méthode. Mongeon n'a pas choisi unilatéralement l'organisme bénéficiaire : elle a invité sa communauté d'abonnés à proposer des organismes en commentaires, annoncé qu'elle compilerait les suggestions les plus fréquentes dans un sondage public, et précisé que le dévoilement de l'organisme retenu se ferait lors du dernier épisode du balado.
Une avocate. Une plateforme professionnelle suivie par 140 000 abonnés. Un revenu de réseaux sociaux annoncé publiquement, redistribué, doublé par le cabinet, et dont la destination est choisie par la communauté plutôt que par l'avocate elle-même.
Ce geste désamorce, par les faits, l'objection classique selon laquelle la présence des avocats sur les plateformes courtes serait nécessairement assimilable à du marketing personnel ou à de l'enrichissement par l'image. Dans ce cas-ci, les revenus existent — et ils sont rendus, avec choix participatif du destinataire.
Ce que cela révèle sur le silence du Barreau
Ces deux dimensions — la mobilisation citoyenne qui aboutit à des changements législatifs concrets, et la redistribution publique des revenus de plateforme — sont des utilisations bénéfiques des réseaux sociaux par un membre du Barreau du Québec. Au sens de l'article 23 du Code des professions, qui place la protection du public au cœur de la mission des ordres, ces deux usages servent l'intérêt public.
Aucun document accessible publiquement émis par le Barreau du Québec n'identifie, n'analyse, ni n'encourage explicitement ce type d'usage. Les principes publiés dans la mise au point officielle encadrent ce qu'il ne faut pas faire. Ils ne reconnaissent pas, ni dans leur lettre ni dans leur esprit, ce que les avocats peuvent construire avec ces outils au bénéfice de la justice elle-même.
Le constat se mesure : l'ordre professionnel qui aurait pu structurer, accompagner, et même valoriser une offre d'information juridique citoyenne sur les plateformes courtes a choisi, par défaut, de laisser cette offre se construire en désordre — par initiatives individuelles, sous un climat de prudence dissuasive, et sans reconnaissance publique de ses résultats lorsque ces initiatives produisent, malgré tout, un bénéfice direct pour le public québécois.
La question structurelle que la série pose
La peur initiale d'une avocate en règle, documentée par écrit en mai 2026 à propos d'une décision prise en décembre 2020, n'est pas un fait divers personnel. C'est un symptôme structurel.
Elle pose à la profession juridique québécoise — et au public qui en dépend — une question qui dépasse les cas individuels :
La réponse ne se trouve pas dans les intentions des dirigeants successifs du Barreau, qu'on ne peut pas connaître et qu'il ne s'agit pas d'imputer. Elle se trouve dans la conception même du système : un Code de déontologie aux notions volontairement larges (« honneur », « dignité », « modération ») sans glossaire opérationnel public ; un article 59.2 du Code des professions au champ d'application potentiellement illimité, sans grille d'interprétation propre aux nouveaux formats ; une absence de balises publiques opérationnelles propres aux plateformes courtes, six ans après leur arrivée massive ; un pouvoir disciplinaire activable par plainte de tiers, à l'interprétation imprévisible ; et une absence d'effort institutionnel mesurable de formation, d'accompagnement et de balisage en amont.
Cette structure produit objectivement un effet dissuasif sur les membres.
Pour la première vague d'avocates québécoises qui ont investi TikTok entre 2020 et 2022, cela a produit la peur — une peur souvent surmontée, parfois confirmée par les faits, et toujours payée par une dépense d'énergie professionnelle qui aurait pu être consacrée à autre chose.
Pour les avocats qui ont fait des choix éditoriaux plus tranchés — choix esthétiques, choix critiques d'institutions publiques, choix de ton — cela a produit autre chose. Des plaintes répétées. Des enquêtes. Des examens. Et, dans certains cas, des effets disciplinaires concrets.
C'est l'objet du deuxième volet de cette série.
La peur d'une avocate de vingt ans de pratique, à l'aube d'une vidéo de soixante secondes destinée à expliquer la PCU à des Québécois ordinaires, n'aurait jamais dû exister. Elle a existé.
Elle existe encore, en 2026, pour les avocats québécois qui envisagent aujourd'hui de prendre la parole publiquement — et personne, dans l'institution chargée de la dissiper, n'a entrepris de la faire disparaître.
Pour aller plus loin · À paraître dans la suite de la série
Sources et références
Législation. Code de déontologie des avocats, RLRQ c. B-1, r. 3.1 (notamment articles 4, 18, 112, 119, 120, 129 et 145). Code des professions, RLRQ c. C-26 (notamment articles 23 et 59.2). Loi sur le Barreau, RLRQ c. B-1.
Documents institutionnels québécois. Barreau du Québec, Comportement des avocats et avocates sur les réseaux sociaux — Mise au point officielle (barreau.qc.ca). Service Info-Déonto du Barreau du Québec. Barreau-mètre — Statistiques annuelles du Barreau du Québec.
Documents institutionnels comparables (autres juridictions). Conseil national des barreaux (France), Vade-mecum de la communication des avocats. New York State Bar Association, Social Media Ethics Guidelines (Commercial and Federal Litigation Section, version mise à jour depuis 2015). Florida Bar Young Lawyers Division, Social Media Pocket Guide. Solicitors Regulation Authority (Royaume-Uni), avis sur l'usage professionnel des réseaux sociaux.
Doctrine et publications spécialisées. Alissa Selover, « #Lawyer: The Ethics of LawTok », Vanderbilt Journal of Entertainment and Technology Law (JETLaw) Blog, 10 janvier 2023. « Legal Influencing in the Court of Public Opinion: Balancing Institutional Competency with the LawTok Takeover », Georgetown Journal of Legal Ethics, volume 38, numéro 4, automne 2025.
Couverture journalistique. Droit-inc, articles sur l'arrivée des avocats sur TikTok au Québec (2020-2026). La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, 24 heures, Les Affaires, Journal Métro, Radio-Canada, 98,5 FM.
Source directe. Réponse écrite de Me Sophie Mongeon à Justice-Quebec.ca, transmise les 13 et 14 mai 2026, ainsi que sa publication LinkedIn vidéo de la mi-mai 2026 sur la redistribution des revenus de ses réseaux sociaux dans le cadre du balado C'est ton droit.
Sollicitations pour la série. Justice-Quebec.ca a sollicité par courriel, entre le 7 et le 8 mai 2026, plusieurs avocates et avocats québécois nommés dans la série, ainsi que le Barreau du Québec, Bell Média / Noovo et Avanti Groupe. La liste complète des sollicitations, des réponses reçues et des silences au moment de la publication est consignée dans la note méthodologique publiée au quatrième volet.
Cet article est une enquête éditoriale fondée sur des sources publiques, des textes officiels, de la doctrine juridique et des sollicitations directes documentées. Justice-Quebec.ca est une plateforme citoyenne indépendante de journalisme juridique. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L'auteur n'est pas avocat. Pour toute question personnelle, consultez un membre du Barreau du Québec ou les ressources d'aide juridique disponibles au Québec.
Justice-Quebec.ca remercie sincèrement Me Sophie Mongeon pour sa générosité, sa rigueur et la profondeur de sa collaboration à cette enquête. Sa réponse écrite, transmise les 13 et 14 mai 2026, est reproduite ci-dessous dans son intégralité, par respect pour le temps qu'elle a consacré à nos questions et pour la qualité de sa réflexion sur la profession juridique québécoise à l'ère médiatique.
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