Par Maxime Gagné — Justice-Quebec.ca · 2 mai 2026
En économie comportementale, on l’appelle le piège des coûts irrécupérables — le sunk cost fallacy. En français courant, c’est le fameux « j’ai trop investi pour abandonner maintenant ».
C’est l’un des mécanismes psychologiques et juridiques les mieux documentés du monde des entreprises. Et l’un des plus universellement ignorés par celles qui y tombent.
Cet article raconte comment il fonctionne — et pourquoi il finit, presque toujours, par la même phrase : on aurait donc dû.
Un mécanisme qui ne fait pas de discrimination
Le piège frappe partout, et toujours pour les mêmes raisons. Il frappe le restaurateur, le commerçant, un cabinet d’avocats, l’assureur, la firme professionnelle de toute taille et de tout secteur. Partout où une réputation peut être menacée par une faute, partout où un dirigeant peut se convaincre que reconnaître l’erreur coûterait plus cher que la nier, le même scénario se répète.
Pour l’illustrer, nous avons choisi l’exemple d’un restaurant. Pas parce qu’il est unique, mais parce qu’il est universel : le mécanisme qu’on y observe se reproduit, à quelques nuances près, dans n’importe quelle entreprise prise dans le même engrenage.
Et comme notre journal traite de droit et de dynamiques institutionnelles, le lecteur fera lui-même le pont au fil de la lecture.
Acte un : la faute isolée
Imaginons un restaurant étoilé Michelin. Une institution établie, recommandée par les magazines de cuisine, citée en référence dans son segment. Les propriétaires y ont consacré des années de travail et bâti une réputation que peu d’établissements atteignent.
Un soir, un client tombe gravement malade après un repas. L’enquête interne révèle une erreur isolée en cuisine — un produit mal conservé, une négligence ponctuelle, un incident dans une opération qui en compte des milliers par année.
Le client revient quelques jours plus tard. Il ne demande pas grand-chose : une compensation symbolique, la reconnaissance qu’une faute s’est produite, un geste.
Le restaurant refuse.
C’est ici, à ce moment précis, que tout bascule. Pas plus tard, pas dans les mois qui suivent. Là, dans le refus d’une réparation simple et à échelle humaine.
L’article 1457 du Code civil du Québec pose le principe de la responsabilité civile : toute personne qui cause par sa faute un préjudice à autrui est tenue de le réparer.
La faute peut être minime, le préjudice modeste, mais l’obligation de réparer existe dès que les trois éléments sont réunis : faute, dommage, lien de causalité. Une réparation offerte rapidement et de bonne foi éteint le différend dans la grande majorité des cas.
Pourquoi, alors, le restaurant refuse-t-il ?
Acte deux : la machine se met en marche
Le refus initial repose presque toujours sur la même évaluation : le client est jugé encombrant, son dossier sans conséquence, sa persévérance supposée limitée. C’est un calcul d’orgueil, pas un calcul juridique. Et c’est un calcul qui ignore une chose fondamentale : on ne sait jamais à qui on a affaire.
Le client mécontent publie un avis. Puis un autre. Il contacte un journaliste. Il intente une poursuite. Il découvre, en cours de route, qu’il dispose de plus de ressources, de patience ou de réseau que le restaurant ne l’avait estimé.
L’assureur du restaurant entre alors en scène. Et c’est ici que le mécanisme se complexifie d’une façon que peu de propriétaires anticipent.
L’assureur a un devoir de loyauté envers son assuré. C’est un principe central du droit des assurances, codifié aux articles 2400 et suivants du Code civil. L’assureur doit défendre son client de bonne foi, négocier honnêtement, et ne pas l’exposer à un risque déraisonnable pour servir ses propres intérêts.
Or l’assureur a aussi des intérêts propres : limiter ses débours, protéger ses ratios, éviter les précédents. Quand ces intérêts entrent en tension avec ceux de l’assuré, c’est là que peut s’installer la mauvaise foi, parfois sans que personne ne la nomme ainsi.
Dans notre exemple, l’assureur prend la même décision que son client : défendre plutôt que régler. Il appuie le récit du plaignant encombrant. Il refuse de négocier. Il s’enfonce.
Il faut s’arrêter ici sur un détail crucial. Au départ, les propriétaires du restaurant n’étaient pas à l’origine de la faute. La négligence venait d’un employé en cuisine, un soir donné, dans des circonstances qu’ils n’avaient pas directement contrôlées. Ils auraient pu, en toute légitimité, reconnaître publiquement l’erreur, indemniser le client, congédier le responsable et passer à autre chose. Mais en choisissant de protéger l’établissement plutôt que d’assumer l’incident, ils ont fait basculer la nature même de leur responsabilité. La faute initiale était celle d’un autre. La dissimulation, elle, est devenue la leur. Ce glissement, presque imperceptible au moment où il s’opère, est l’un des mécanismes les plus universels du sunk cost fallacy : on entre dans le piège en voulant protéger quelqu’un d’autre, et on en sort, des mois plus tard, en réalisant qu’on est devenu soi-même la cible.
Derrière lui se profile le réassureur — l’assureur de l’assureur. Lorsqu’il prend connaissance du dossier, il constate qu’on lui a probablement maquillé l’évaluation initiale du risque. Il a maintenant lui aussi intérêt à ce que la façade tienne, parce que l’effondrement révélerait sa propre négligence.
Et au-dessus de tout cela, l’inspecteur en salubrité qui était passé le mois précédent l’incident découvre tardivement le dossier. Son rapport jugeait alors les conditions sanitaires conformes. Révéler maintenant l’ampleur du problème reviendrait à mettre en cause sa propre vigilance, et au-dessus de lui, celle du ministère responsable. L’administration choisit le silence prudent. Elle laisse le dossier suivre son cours sans intervenir, en espérant qu’il s’éteigne de lui-même. Ce mécanisme se reproduit à l’identique dans d’autres secteurs, lorsqu’un ordre professionnel, un organisme de surveillance ou une instance réglementaire découvre tardivement qu’un dossier qu’il aurait dû voir lui a échappé.
Au sommet, plusieurs acteurs puissants ont chacun un intérêt distinct, mais convergent, à ce que rien ne se règle.
À la base, un dirigeant qui croit encore défendre sa réputation, alors qu’il porte désormais sur ses épaules la protection des erreurs accumulées de tous les autres.
Acte trois : la dégradation lente
Pendant que cette mécanique souterraine fonctionne, l’établissement, lui, change. Discrètement d’abord, puis ouvertement.
Les chefs réputés partent les uns après les autres. Aucun professionnel reconnu n’accepte de joindre un établissement dont la réputation est devenue toxique dans le milieu. On embauche en deuxième choix, puis en troisième. Bientôt, ce sont de jeunes diplômés sans expérience qui tiennent une cuisine chargée d’exécuter un menu de niveau étoilé.
Le menu se simplifie. On rationalise. La carte tend vers le rapide et l’efficace, mais les prix restent ceux d’une cuisine raffinée — parce qu’il faut couvrir le bail dans un quartier prisé, la masse salariale, l’équipement, l’ensemble des frais d’une grande maison.
Les fournisseurs premium n’assurent plus la livraison sans paiement comptant. Les inspections sanitaires se rapprochent. Les primes d’assurance en responsabilité civile augmentent. Les bons employés cherchent ailleurs. Tout le tissu opérationnel qui faisait la qualité de l’établissement se défait, lentement, sans que personne ne décide vraiment.
Au départ de la crise, lorsque le chef responsable de l’incident est parti, les propriétaires se sont dit qu’une bonne campagne de relations publiques suffirait à rallumer la machine. Une refonte de la carte, quelques annonces dans les magazines, une présence accrue sur les réseaux sociaux. Le calcul semblait raisonnable. Sauf qu’ils ont vite constaté un effet contre-intuitif : chaque fois qu’une recherche menait un client potentiel vers leur publicité, l’algorithme de Google ramenait juste à côté les articles, les avis négatifs et les critiques accumulées depuis l’incident. Plus on payait pour paraître, plus la mauvaise réputation refaisait surface. La publicité classique a été abandonnée.
Restait alors un seul levier : aller chercher une clientèle qui ne ferait pas la recherche. Une clientèle plus jeune, plus mobile, qui ne lit pas les magazines et ne consulte pas Google avant d’entrer dans un restaurant. L’établissement s’est mis à produire des vidéos TikTok, à collaborer avec des créateurs de contenu, à orienter le menu vers des plats plus visuels et plus rapides. Le restaurant étoilé d’autrefois est devenu, presque sans qu’on le formule ainsi, un établissement différent — servant une cuisine différente, à une clientèle différente, dans le même décor coûteux qu’auparavant.
Les propriétaires, eux, injectent leurs économies personnelles. Puis leur fonds de retraite. Puis ils empruntent contre leur maison. Chaque mois, ils se persuadent que le mois suivant sera celui du tournant. Chaque mois, ils ajoutent à l’investissement déjà perdu, parce que renoncer maintenant signifierait reconnaître que tout ce qu’ils ont injecté depuis le début de la crise l’a été en vain.
C’est le cœur du sunk cost fallacy. Et c’est exactement ce qui se passe, sous d’autres formes, dans une firme professionnelle qui s’enferme dans la défense d’un dossier indéfendable, dans un commerce de détail qui s’accroche à un emplacement qui le ruine, dans une entreprise qui maintient une marque que le marché a déjà rejetée.
Acte quatre : le moment où l’on ne peut plus reculer
À un certain stade, fermer devient presque impossible. Et c’est ici que la situation prend sa dimension proprement dramatique.
Il y a encore des clients en salle. Plusieurs ont déjà payé d’avance pour des banquets, des mariages, des évènements privés. Le restaurant a encaissé ces sommes en sachant que la qualité promise ne serait pas au rendez-vous.
Légalement, c’est lourd : le terrain frise le dol, ou à tout le moins l’exécution de mauvaise foi des obligations contractuelles.
L’article 1375 du Code civil exige que les parties à un contrat agissent de bonne foi tant à la formation qu’à l’exécution. Encaisser le prix d’une cuisine raffinée en sachant qu’on servira autre chose, c’est se placer dans une zone juridique périlleuse.
Et fermer, à ce stade, n’est plus une simple décision d’affaires. La fermeture reconnaîtrait publiquement, et instantanément, tout ce que la machine défensive a passé des mois ou des années à nier. Elle exposerait l’assureur, le réassureur, et l’institution publique qui ont protégé la façade.
Chacun de ces acteurs a maintenant intérêt à ce que l’établissement continue d’opérer encore un peu, même mal. Sa survie même est devenue le dernier rempart contre la révélation collective des fautes accumulées.
Le paradoxe est saisissant. Plusieurs de ces acteurs ont, comme première raison d’exister, la protection des clients eux-mêmes — l’inspecteur en salubrité veille à ce que personne ne tombe malade en mangeant au restaurant, le ministère de la santé encadre l’ensemble du système pour prévenir précisément ce genre d’incident. Or, en choisissant le silence pour se protéger eux-mêmes, ils maintiennent ouvertes les portes d’un établissement qui sert maintenant chaque jour de nouveaux clients dans des conditions dégradées. Chaque convive qui pousse la porte ce soir, qui s’assoit, qui commande en toute confiance, est devenu une victime potentielle — pas du restaurateur seulement, mais de tout le système qui a choisi de ne pas révéler ce qu’il sait. Les protecteurs ne protègent plus. Ils acceptent que de nouvelles victimes s’ajoutent aux anciennes, parce que la révélation des anciennes les exposerait eux-mêmes.
Le restaurateur est devenu, sans l’avoir choisi, le porteur d’eau d’un système qui le sacrifie en silence.
Acte cinq : la question qu’il faut se poser au bon moment
Voici le test que tout dirigeant en crise — quel que soit son secteur — devrait s’imposer, dans le silence, honnêtement.
« Si je n’avais jamais possédé cette entreprise, et qu’aujourd’hui quelqu’un me proposait de l’acheter dans son état actuel — sa réputation, ses dettes, sa clientèle actuelles — est-ce que je l’achèterais ? »
— Le test fondamental de l’économie comportementale
Si la réponse est non, alors continuer à la posséder revient, économiquement, à l’acheter de nouveau chaque jour. Le passé est passé. L’argent injecté ne reviendra pas. La seule question qui compte, c’est ce qu’on choisit de faire maintenant avec ce qu’on a maintenant.
Mais cette question, presque personne ne se la pose à temps. On se la pose après. On se la pose le lendemain de la fermeture, en faisant l’inventaire des avertissements qu’on aurait dû voir. On se la pose en silence, en regardant le bail s’éteindre.
Et c’est là, presque toujours, que vient le « on aurait donc dû ».
On aurait donc dû offrir le repas et reconnaître l’erreur ce soir-là.
On aurait donc dû présenter des excuses simples.
On aurait donc dû négocier les quelques centaines de dollars que le client demandait.
On aurait donc dû congédier le responsable de la négligence.
On aurait donc dû dire la vérité à l’inspecteur en salubrité lors de sa visite suivante.
On aurait donc dû collaborer avec notre assureur en lui exposant la situation réelle, plutôt que de le laisser construire sa défense sur un récit qui finirait par s’effondrer.
On aurait donc dû fermer six mois plus tôt, un an plus tôt, deux ans plus tôt.
Tous les témoignages convergent vers la même phrase. Très rarement quelqu’un dit « j’ai abandonné trop vite ». Presque toujours, c’est l’inverse.
Une tragédie, au sens classique du terme
Il y a, dans toute cette mécanique, quelque chose qui ressemble à une tragédie au sens classique. Chaque acteur, en protégeant ce qu’il croyait devoir protéger, a aggravé exactement ce qu’il essayait d’éviter.
Le restaurateur a perdu sa réputation en voulant la sauver. L’assureur a perdu davantage qu’il n’aurait jamais déboursé en règlement. Le réassureur a vu son exposition augmenter au lieu de diminuer. L’institution publique qui voulait protéger sa façade a fini par voir sa crédibilité entamée à mesure que l’affaire devenait publique.
Tout cela parce qu’à l’origine, quelqu’un a refusé de négocier le prix d’un repas.
À vouloir cacher une faute isolée pour sauver sa réputation, on finit souvent par tout perdre — la réputation que l’on voulait sauver, l’argent qu’on voulait protéger, les relations professionnelles qu’on croyait acquises, et parfois la santé et les liens personnels qu’on n’avait jamais imaginé mettre en jeu.
— La leçon centrale du sunk cost fallacyLa plupart des gens ne s’en rendent compte qu’au moment où il est trop tard pour reculer.
Cette leçon vaut pour le restaurant de notre exemple. Elle vaut tout autant pour la firme professionnelle, le commerce familial, l’agence d’assurance, la clinique, le bureau comptable. Partout où la confiance est centrale, le mécanisme est le même. Et partout, la sortie est la même : reconnaître tôt, réparer simplement, assumer ce qui doit l’être.
La transparence stratégique — non pas la confession publique, mais la maîtrise calme et factuelle de son propre récit — reste l’outil le plus sous-utilisé en gestion de crise. Et le plus puissant.
La morale, telle qu’elle se présente d’elle-même
Au bout du compte, le client qui réclamait simplement un nouveau repas avait, sans le savoir, offert au restaurant la sortie la moins coûteuse de toutes les sorties possibles.
Quelques centaines de dollars, des excuses, la reconnaissance qu’une faute avait eu lieu. C’était cela, l’offre. C’est presque toujours cette offre-là qu’il faut saisir, dans n’importe quel domaine, lorsqu’elle se présente : un remboursement, un règlement à l’amiable, une correction publique, un mot d’excuse rédigé honnêtement.
Mais on ne le voit jamais sur le moment.
On le voit après. Lorsque les avocats ont remplacé le dialogue. Lorsque l’assureur a quitté le dossier. Lorsque les fournisseurs ont coupé les livraisons. Lorsque l’entreprise voisine, dans le même secteur ou un autre, a fini par fermer en silence — pendant que les vrais responsables, eux, avaient déjà tourné la page.
Le sunk cost fallacy n’est pas une simple curiosité d’économie comportementale. C’est une mécanique sociale et juridique observable, prévisible, presque chimique. Et elle se répète, exactement de la même façon, partout où des humains tentent de protéger une réputation menacée par une faute qu’ils auraient pu reconnaître.
Il faut cependant retenir une chose, et c’est peut-être la plus importante de tout cet article. À chaque étape qui passe, il est plus tard que la précédente. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. Le moment idéal pour reconnaître une faute, c’était au tout début. Le deuxième meilleur moment, c’est aujourd’hui. Le restaurateur qui choisit, même tard, même après des années de défense intenable, de dire enfin la vérité — à ses clients, à son assureur, à l’inspecteur, au public — reprend en main quelque chose qu’il avait perdu : la maîtrise de son propre récit. Et c’est souvent à partir de ce moment, et seulement de ce moment, qu’une reconstruction redevient possible.
La sagesse, dans ces situations, n’est jamais de tenir bon. Elle est de savoir reconnaître, à temps, que la sortie la moins coûteuse passait, dès le départ, par la porte de la réparation simple.
Note éditoriale : cet article est une analyse éditoriale à portée générale. L’exemple du restaurant est entièrement fictif et n’a pour but que d’illustrer un phénomène — le piège des coûts irrécupérables — qui s’applique à toutes les industries où la confiance est centrale, y compris les firmes professionnelles, les ordres professionnels, les assureurs et les institutions publiques.
Les références juridiques citées (articles 1375, 1457 et 2400 et suivants du Code civil du Québec) sont exactes et publiquement vérifiables, mais cet article ne constitue pas un avis juridique. Pour toute situation personnelle relevant de la responsabilité civile, du droit des assurances ou du droit des contrats, consultez un membre du Barreau du Québec.
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