Violences conjugales, culture et identité

Publié le 23 avril 2026 à 20:41

Par Hanna Bécache — Collaboratrice, Justice-Quebec.ca  ·  Avril 2026

Le mot de la rédaction

Une femme arrive en consultation. Elle parle peu français. Elle baisse les yeux quand on lui parle de son mari. Elle dit que « chez elle, c’est comme ça ».

Derrière chaque dossier de violences conjugales, il y a une histoire. Mais quand cette histoire commence dans un autre pays, dans une autre langue, dans une autre culture, un piège guette les intervenantes et intervenants : passer tellement de temps à analyser la culture qu’on finit par oublier d’écouter la femme.

Notre collaboratrice Hanna Bécache — intervenante psychosociale Paris × Montréal, spécialisée en victimologie, violences conjugales, intrafamiliales et prostitutionnelles — partage ici une réflexion essentielle à l’usage des professionnels. Elle y expose un outil concret : comment une simple question peut recentrer tout l’accompagnement sur la femme elle-même.

Version PDF illustrée de l’autrice disponible en fin d’article

À qui s’adresse cet article

Cet article s’adresse aux professionnels qui accompagnent ces victimes. Il propose un regard qui part toujours de la même place : la femme elle-même.

Partie I

Quand la violence est ancrée dans les codes

Une femme arrive en consultation. Elle parle peu français. Elle baisse les yeux quand on lui parle de son mari. Elle dit que « chez elle, c’est comme ça ». Elle dit qu’elle ne veut pas de problèmes. Elle dit qu’elle ne savait pas qu’elle avait le droit de se plaindre.

Elle ne sait pas non plus qu’elle a le droit de partir.

Derrière chaque dossier de violences conjugales, il y a une histoire. Mais quand cette histoire commence dans un autre pays, dans une autre langue, dans une autre culture — la complexité s’amplifie. Et le risque, pour nous professionnels, c’est de nous perdre dans cette complexité. De questionner la culture plutôt que d’écouter la femme.

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Partie II

Nommer les violences et la pression familiale

Une femme qui grandit dans un environnement où elle ne décide pas — de ses déplacements, de ses relations, de l’argent ou de sa parole — ne dispose pas toujours des repères nécessaires pour identifier ce qu’elle vit comme une violence.

À cela s’ajoute parfois une pression familiale forte, notamment lorsqu’elle tente de partir.

Il arrive que ce soit sa propre famille qui l’encourage — ou lui impose — de retourner auprès de son conjoint, au nom de la préservation du couple, de l’honneur ou de l’entente familiale.

Ce n’est pas de la complaisance. Ce n’est pas de la faiblesse ou encore de la méchanceté.

C’est une construction psychique, sociale et culturelle, façonnée sur des années, parfois sur plusieurs générations, qui rend le départ encore plus complexe.

Et cela s’applique à tout sexe et tout âge : la normalisation culturelle de la domination ne rend pas la souffrance moins réelle. Elle la rend simplement plus difficile à nommer.

Pourtant elle est là. Elle se manifeste dans le corps, dans le regard, dans les silences.

Dans ce qu’elle ne dit pas encore.

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Partie III

Violence administrative : un outil de contrôle méconnu

Il existe une forme de violence que l’on nomme rarement, et qui mérite d’être clairement identifiée : la violence administrative.

Elle prend plusieurs formes
  • Rétention des documents d’identité (passeport, titre de séjour, actes d’état civil)
  • Maintien en situation irrégulière délibéré — l’auteur ne fait pas les démarches de régularisation, ou les sabote
  • Menace d’expulsion comme moyen de contrôle
  • Dépendance du titre de séjour au statut conjugal — quitter le conjoint, c’est potentiellement perdre son droit à rester
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Partie IV

La double peine du parcours migratoire

Quand une femme quitte son pays pour rejoindre son conjoint, elle ne prend pas seulement un avion. Elle laisse derrière elle :

Ce qu’elle laisse derrière elle
  • Son réseau familial et social — premier filet de sécurité en cas de violence
  • Sa langue maternelle — et donc sa capacité à se défendre, à se faire comprendre
  • Ses repères culturels et juridiques — elle ne connaît pas les lois du pays d’accueil
  • Parfois, son statut administratif — qui dépend directement de son conjoint
  • Des parcours migratoires longs, dangereux et éprouvants, où les violences sexuelles y sont multiples

Pas besoin de coups visibles. C’est précisément dans cet espace de vulnérabilité maximale que le contrôle coercitif s’installe. Et il le sait. L’auteur de violences dispose d’un arsenal de contrôle particulièrement redoutable :

La menace typique

« Tu ne parles pas la langue. Tu ne connais personne. Sans moi, tu n’es rien ici. Si tu parles, on va t’expulser. »

Ce n’est pas une menace en l’air. Pour des femmes en situation irrégulière — situation parfois orchestrée délibérément par le conjoint auteur —, c’est une réalité qui paralyse.

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Partie V

L’approche ethnopsychiatrique : une richesse, pas un écran

Dans ma pratique, j’accorde une grande importance à la prise en compte du parcours migratoire, des réalités culturelles et spirituelles de la personne que j’accompagne.

Approche précieuse qui permet de ne pas projeter nos propres cadres culturels sur des situations qui fonctionnent selon d’autres logiques. Elle permet d’éviter les malentendus, les jugements rapides, les interprétations hors contexte.

Mais c’est fondamental : cette richesse culturelle ne doit jamais devenir un écran entre nous et la femme.

« Elle est victime de violences, mais pour elle c’est tellement normal, que je ne sais pas comment le lui faire comprendre sans remettre en cause sa culture. »

Questionnement de professionnel

On passe tellement de temps à analyser la culture, à comprendre les codes du pays d’origine, à se demander « est-ce que dans sa culture c’est acceptable ? » qu’on oublie de demander à elle ce qu’elle pense. Ce qu’elle ressent. Ce qu’elle veut.

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Partie VI

La question qui recentre tout

Il ne faut pas commencer par questionner la culture. Il faut commencer par questionner la femme — en tant que femme, en tant qu’individu.

La question clé

« Qu’est-ce que vous aimiez faire ? »

Ces questions semblent simples. Elles ne le sont pas. Elles invitent la femme à se retrouver elle-même.

Au-delà du rôle d’épouse, au-delà du rôle de mère, au-delà des attentes culturelles, religieuses ou familiales. Elles la reconnectent à ce qu’elle est, en tant qu’individu.

Et inévitablement, la réponse arrive :

Elle parle de danser. De cuisiner pour ses amies. De sortir. De travailler. D’étudier. De rire.

Puis on pose la question suivante, doucement :

La question qui révèle

« Et maintenant, vous pouvez encore faire ça ? »

Et c’est là que quelque chose se passe. Pas parce qu’on lui a dit qu’elle était victime. Pas parce qu’on a défini sa culture comme problématique. Mais parce qu’elle réalise, par elle-même, que quelque chose lui a été retiré.

Elle conscientise les violences elle-même. Sans confrontation. Sans que nous ayons eu besoin de définir à sa place ce qui est acceptable ou non dans sa culture. Sans chercher à pointer ce que sa religion ou sa tradition autorise ou interdit.

Une femme peut résister à l’idée d’être « victime » — ce mot peut entrer en conflit avec sa vision d’elle-même, avec sa fierté, avec ses valeurs. Mais elle peut difficilement résister à la réalité de ce qu’elle aimait faire et ne peut plus faire.

Repères pour les professionnels

Sur le plan de l’accompagnement

  • Toujours utiliser un interprète professionnel indépendant — jamais un membre de la famille, jamais le conjoint
  • Le traumatisme est universel, mais son expression est culturellement modulée
  • L’ethnopsychiatrie nous aide à contextualiser — elle ne doit jamais nous conduire à relativiser
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Au cœur de tout ce parcours, il y a une femme.

Une femme qui avait des désirs, des passions, des liens, des projets. Une femme à qui on a retiré le droit d’être elle-même.

Justice-Quebec.ca — Violences conjugales & accompagnement

Voir la personne avant le contexte. Écouter la femme avant d’analyser la culture.

C’est là que commence l’accompagnement.

À propos de l’autrice

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’autrice.

Hanna Bécache est intervenante psychosociale entre Paris et Montréal. Spécialisée en victimologie, violences conjugales, intrafamiliales et prostitutionnelles, elle offre écoute, orientation et soutien psychosocial aux victimes et à leurs proches — dans un cadre sécurisant et sans jugement.

— Hanna Bécache, intervenante psychosociale · Ancrage

Pour contacter l’autrice

Vous êtes un professionnel, une intervenante, une personne concernée ou une victime cherchant un accompagnement ? Pour joindre Hanna Bécache, consultez son profil complet sur Justice-Quebec.ca, où vous trouverez toutes les coordonnées pour la rejoindre.

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Cet article est également disponible en version PDF originale, telle que rédigée et mise en page par Hanna Bécache pour Ancrage.

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