« Levez-vous, vos cris et vos larmes ne serviront à rien »

Publié le 17 avril 2026 à 15:02
Tribune · Profilage et violence policière · Montréal Justice-Quebec.ca | 17 avril 2026
💬 Tribune libre — Le texte qui suit est un témoignage personnel publié avec l'autorisation de son auteur. Les propos exprimés relèvent exclusivement de la responsabilité de l'auteur et n'engagent ni la position éditoriale ni la responsabilité de Justice-Quebec.ca.

Un an après la manifestation du 7 avril 2025 à la mémoire d'Abisay Cruz, décédé lors d'une intervention du SPVM, Hadj Zitouni — fondateur et directeur général du Mouvement Action Justice — livre un témoignage littéraire sur cette journée. La photographie qu'il a prise ce jour-là est devenue la couverture du premier numéro de son livre L'Odyssée des injustices au Québec, dont la parution est annoncée pour le 20 avril 2026.

Par Hadj Zitouni · Fondateur et directeur général, Mouvement Action Justice · Montréal, 16 avril 2026
Publié sur Justice-Quebec.ca avec l'autorisation de l'auteur

Levez-vous, vos cris et vos larmes ne serviront à rien !

Comment l'image d'une personne peut tomber au fond d'une mémoire et s'accrocher tout ce temps pour surgir à nouveau en guise d'obtenir une vie, une voix qui lui a été confisquée sans droit.

Le 7 avril 2025 en après-midi, à l'angle de la 47e Rue et du boulevard Pie-IX, dans le quartier Saint-Michel à Montréal, j'ai croisé la veuve d'Abisay Cruz. Elle se trouvait en tête d'une manifestation organisée à la mémoire de son mari décédé quelques jours plus tôt.

Selon les circonstances rapportées, il aurait perdu la vie lors d'une intervention policière impliquant des agents du Service de Police de la Ville de Montréal, le SPVM. Un agent aurait maintenu son genou de manière prolongée et excessive sur le dos d'Abisay Cruz, un geste qui lui a été fatal.

Je l'ai suivie de près la veuve de Abisay Cruz, presque talonné. Nous avons marché côte à côte jusqu'à la 40e Rue, au milieu d'une foule qui réclamait à voix haute justice pour Abisay Cruz. Elle ne semblait pas consciente de la foule qui l'entourait et encore moins de ma présence. Elle clamait la mort injuste de son mari, répétant avec insistance que c'était la police qui avait tué son mari et tué également le père de son fils. Ses mots se bousculaient, se répétaient, se perdaient. On aurait cru qu'elle pleurait deux morts. Mais il n'y en avait qu'un seul. Un homme. Son mari et le père de son enfant.

À l'angle de la 40e Rue et du boulevard Pie-IX, elle ralentit le pas jusqu'à un arrêt total. Ce n'était pas l'essoufflement qui l'a clouée sur place, mais plutôt la scène devant elle : le poste de quartier 30 du SPVM, là où le policier impliqué directement dans la mort de son mari travaillait. Le poste se dressait devant elle, ceinturé par une escouade anti-émeute. Casques brillants, boucliers alignés comme une muraille métallique, et le bourdonnement des radios créaient une tension palpable donnant à la rue un air de champs de tension prêt à éclater. Dans cette atmosphère survoltée, la routine urbaine soudain s'est figée dans le temps et l'espace.

Ce n'était pas la première fois que je participais à un tel cortège, mais cette fois, la veuve d'Abisay Cruz dégageait quelque chose de particulier. Peut-être, l'intensité de sa douleur était trop forte, au point de me briser le cœur. Je remarquai que sa voix irritée commençait à la quitter peu à peu. Déterminée, elle avança quelques pas vers les policiers, comme pour leur demander s'ils voulaient bien lui tirer une balle, parce qu'elle n'éprouvait plus le désir de continuer à vivre.

Je me souviens de l'avoir retenue par le bras, de l'avoir fait reculer. Je sentais en elle cette impulsion prête à se jeter bras ouverts contre cette muraille de policiers, prête à rejoindre son mari, les pieds joints, comme pour franchir le monde d'un seul élan.

Cette scène nous ramène le goût amer de l'injustice qui nous monte à la gorge, un goût qui nous étouffe et nous vide de toute substance. Aurait-il été possible d'épargner la vie d'Abisay Cruz ? Ayant observé pendant des décennies la violence policière au Québec, je n'ai aucun doute : oui.

Et pourtant, une fois de plus, la justice n'a pas parlé. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales s'est prononcé le 03 mars 2026 : il ne déposera aucune accusation contre les policiers soupçonnés d'avoir usé une force excessive lors de son arrestation. Cette absence de responsabilité ne surprend pas. Trop souvent, l'impunité prévaut là où la protection et la justice devraient être.

Abisay Cruz n'est pas qu'un nom dans un dossier : maintenant, il symbolise un système qui échoue à protéger les plus vulnérables. Tant que ces injustices resteront ignorées, notre société continuera de porter le poids de ce silence.

Cet après-midi du 07 avril 2025, le vent mordait encore les joues. Au milieu de la 40e Rue et le boulevard Pie-IX, la veuve d'Abisay Cruz a fini par poser un genou sur l'asphalte, ses mains crispées autour d'un haut-parleur. Sa voix tremblante se transformait presqu'en hurlement, en cri déchirant :

« Justice pour Abisay ! Justice pour Abisay ! SVP, justice pour Abisay…! »

Autour d'elle, la foule reprenait en chœur : « Justice pour Abisay !… »

Je me suis mis à sa hauteur, appareil photo à la main, comme on s'incline devant une tragédie, prêt à capter cet instant de souffrance, suspendue, presque sacrée, crucifiée sous mes yeux.

En me redressant, je lui adressai d'une voix ferme, étrangère à la détresse ambiante : « Levez-vous, madame… vos cris et vos larmes ne serviront à rien ! »

Cette photo que je venais de prendre est devenue la mienne. Elle m'a inspiré aussi le titre d'un premier livre que le Mouvement Action Justice lancera les prochains jours : L'Odyssée des injustices au Québec. Un recueil de faits vécus qui paraîtra le 20 avril 2026. Ce moment de douleur déchirante avec la veuve d'Abisay Cruz figé dans l'image témoigne de l'intensité d'une injustice, mais aussi de la nécessité de la raconter.

Hadj Zitouni
Mouvement Action Justice
Organisme en défense des droits
16 avril 2026

Mouvement Action Justice publie un livre chocL'Odyssée des injustices au Québec

C'est avec une grande fierté que le Mouvement Action Justice annonce la parution du premier numéro de son nouveau recueil périodique de faits vécus loin de la fiction, disponible à partir du 20 avril 2026.

Ce livre intitulé L'Odyssée des injustices au Québec est une œuvre qui invite à la réflexion, à la découverte et au dialogue. Il s'adresse à toutes les personnes qui souhaitent explorer un regard différent sur notre société et sur les réalités souvent invisibles qui nous entourent.

Date de parution : 20 avril 2026
Titre : L'Odyssée des injustices au Québec
Disponible : chez Mouvement Action Justice et en ligne
ISSN : 3110-9276 (Imprimé)
Nombre de pages : 170

Nous vous invitons à le découvrir, à le partager et à faire voyager ses idées.

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Au cœur de la réflexion d'une intervenante au MAJ

Chaque semaine, au Mouvement Action Justice (MAJ), je rencontre des personnes dont la réalité dépasse bien souvent ce que l'on peut imaginer. Ce sont des individus fragilisés par une succession de pertes, d'injustices ou de ruptures, qui arrivent jusqu'à nous lorsque leurs propres ressources, matérielles, familiales ou encore psychologiques sont épuisées.

Leur détresse est palpable. Elle se lit dans les silences, dans les mains crispées, dans le regard qui cherche désespérément un repère.

Ces rencontres, loin d'être anodines, rappellent avec force que derrière chaque difficulté administrative, chaque problème juridique ou chaque procédure se trouve un être humain en lutte pour conserver sa dignité.

L'accompagnement comme acte fondamental de justice

Au MAJ, accompagner veut dire davantage que répondre à une question juridique ou remplir un formulaire. C'est reconnaître qu'une personne en crise n'a pas seulement besoin d'information : elle a besoin d'être vue, entendue, considérée.

Chaque échange repose sur deux principes essentiels : la dignité et la bienveillance. Notre rôle, parfois, est de remettre un peu d'ordre dans un chaos intérieur. C'est d'expliquer calmement ce qui est possible, ce qui ne l'est pas, ce qui peut être entrepris immédiatement et ce qui prendra du temps. D'offrir un cadre, une direction, une structure là où tout semble s'effondrer. Mais c'est aussi, et surtout, redonner un souffle, un espace où l'on peut reprendre courage.

Une mission qui nous concerne tous

Le MAJ joue un rôle essentiel dans le tissu social québécois. Il offre un soutien que bien des personnes n'ont plus ailleurs. Son action dépasse le cadre juridique : elle touche à ce qu'il y a de plus fondamental dans une société juste, soit la protection des plus vulnérables.

Chaque être humain mérite d'être accompagné avec respect et humanité. Chaque histoire mérite d'être entendue. Et chaque personne qui franchit les portes du MAJ rappelle pourquoi notre organisme est absolument indispensable.

À travers L'Odyssée des injustices au Québec, nous découvrons une voix, un cri de détresse, une impuissance dans les multiples efforts du travail militant. C'est à nous tous, citoyennes et citoyens, de réfléchir à comment venir en aide à cette société qui souffre énormément dans l'ombre.

— Me Catherine Sénéchal
À propos de l'auteur
Hadj Zitouni

Hadj Zitouni vit au Québec depuis la fin des années 80. Il a enchaîné tous les boulots de misère pour garder sa dignité. Petit à petit, il découvre l'ampleur des injustices au Québec.

En 2000, il abandonne ses études supérieures en littérature comparée à l'Université de Montréal pour se consacrer définitivement à la défense des droits. Durant une vingtaine d'années, il a milité en tant que bénévole au sein du Mouvement Action Justice à Montréal. Aujourd'hui, il est Directeur général de l'organisme.

MOUVEMENT ACTION JUSTICE
2240 rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3N9
Tél. : 514-273-4302
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