Elle a fait tomber un procès de 15 millions de dollars. Qui paie maintenant son avocat ? Vous.

Publié le 27 mars 2026 à 08:26

Par Maxime Gagné — Justice-Quebec.ca  ·  27 mars 2026

Elle a entretenu une relation intime secrète avec l'avocat d'un accusé. Elle a menti à ses patrons. Elle a fait tomber un procès impliquant un réseau de trafiquants de cannabis ayant généré 15 millions de dollars. Elle a été congédiée pour « mensonges éhontés » et « mépris flagrant » de ses responsabilités. Et maintenant, le Directeur des poursuites criminelles et pénales — c'est-à-dire l'État québécois, c'est-à-dire vous, contribuable — est forcé de payer son avocat.

C'est la décision rendue le 19 mars 2026 par la Commission de la fonction publique dans le dossier opposant l'Association des procureurs au DPCP. Elle est légalement défendable. Elle est même, à bien des égards, juridiquement cohérente. Mais elle soulève une question que personne au DPCP ne semble vouloir poser à voix haute : jusqu'où va l'obligation d'un employeur envers un employé qui a sabordé son propre navire ?

Section 01

La décision du 19 mars : l'État prisonnier de ses propres règles

Après avoir été assignée à témoigner à trois reprises entre juin et août 2025 dans les procédures liées à l'affaire Postcure, Me Alice Bourbonnais-Rougeau soumet une demande d'assistance judiciaire le 18 juin — pour que le DPCP paie son avocat lors de ces comparutions. L'employeur refuse deux fois. Sa position : la situation découlait de sa vie privée, de ses choix personnels. Pas de l'exercice de ses fonctions. Ce n'est donc pas au contribuable d'en assumer les conséquences.

L'argument tient une certaine logique de bon sens. Le juge administratif Denis St-Hilaire l'a néanmoins rejeté — dans une décision qui repose sur un raisonnement juridique solide.

La distinction centrale : l'omission professionnelle, pas la liaison

Le juge opère une distinction cruciale : ce n'est pas la liaison amoureuse qui a mené Me Bourbonnais-Rougeau à la barre des témoins. C'est ce qu'elle n'a pas fait ensuite, dans l'exercice de ses fonctions.

Décision — Commission de la fonction publique, 19 mars 2026, juge administratif Denis St-Hilaire

« Le geste à l'origine du besoin d'assistance judiciaire est le défaut de dénoncer la situation le plus rapidement possible et de demander d'être retirée du dossier Postcure. Il s'agit donc d'une omission posée dans l'exercice de ses attributions. »

Avoir une relation amoureuse, c'est privé. Continuer à travailler sur le dossier de l'accusé dont l'avocat est votre amant, sans rien dire, en salle de cour, devant des accusés dont les droits constitutionnels sont en jeu — ça, c'est professionnel.

Le juge va plus loin sur la gravité des fautes. Le DPCP plaidait que des manquements aussi graves — violation des droits constitutionnels, obtention d'informations privilégiées — ne pouvaient pas être considérés comme l'exercice normal de fonctions. Refus : l'assistance judiciaire n'est pas un prix d'excellence réservé aux actes irréprochables. Un travail mal fait, voire honteux, reste un acte posé dans l'exercice des attributions. Et les parties auraient pu, lors de la négociation de l'entente collective, exclure les fautes lourdes du droit à l'assistance judiciaire. Elles ne l'ont pas fait. Le DPCP est lié par l'accord qu'il a lui-même signé.

La Commission ordonne au DPCP de fournir l'assistance judiciaire pour toutes les procédures liées au témoignage — et réserve sa compétence pour statuer ultérieurement sur les préjudices et les mesures de réparation.

La réaction du DPCP : le malaise visible

« Le DPCP prend acte de la décision. Nous comprenons que cette décision puisse susciter un sentiment d'injustice considérant les conclusions tirées par la Cour supérieure dans le dossier Postcure à l'égard du comportement de la procureure. »

— DPCP, réaction transmise à Droit-inc, mars 2026

Traduction libre : nous sommes obligés d'obtempérer, mais nous trouvons ça aussi absurde que vous. Ce n'est pas tous les jours qu'un organisme gouvernemental reconnaît publiquement que la loi le force à faire quelque chose qui lui semble inéquitable.

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Section 02

Pour comprendre : l'affaire Postcure et le congédiement

Le dossier Postcure est une enquête de la Sûreté du Québec visant un réseau allégué de trafiquants de cannabis en ligne : soixante-dix mille transactions, quinze millions de dollars, une dizaine d'accusés arrêtés en janvier 2024. Me Bourbonnais-Rougeau en était la procureure responsable au Bureau de la grande criminalité et des affaires spéciales — l'unité d'élite du DPCP.

Depuis décembre 2024, elle entretenait une relation intime secrète avec Me Mathieu Rondeau-Poissant, l'avocat de l'un des accusés. Échanges quotidiens, rencontres régulières — pendant que des audiences se déroulaient. Quand la vérité a éclaté le 3 juin 2025, elle a d'abord menti. Puis admis. Le DPCP avait lui-même nié tout échange d'informations la veille.

Ce que le juge Moore a retenu — Cour supérieure, janvier 2026

Me Rondeau-Poissant a communiqué des informations confidentielles sur les accusés à sa « maîtresse » : l'état de fragilité d'un client, la position de deux coaccusés. Il a adouci sa stratégie de négociation pour ne pas la froisser. Me Bourbonnais-Rougeau a détruit ses propres messages textes. « M. Bishop aurait été intéressé de savoir que son avocat couchait avec la procureure qui tentait de le mettre en prison. » Résultat : arrêt des procédures pour tous les accusés.

Le 28 novembre 2025, le directeur du DPCP, Me Patrick Michel, congédie Me Bourbonnais-Rougeau. La lettre est cinglante : « mensonges éhontés », « grand manque de jugement », « mépris flagrant » des responsabilités.

« Vous avez adopté un comportement fautif en entretenant une relation intime avec l'avocat de l'un des accusés, en omettant de le divulguer à votre employeur, en plus de mentir à plusieurs reprises sur l'existence et l'étendue de cette relation. »

— Me Patrick Michel, directeur du DPCP, lettre de congédiement, 28 novembre 2025
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Section 03

Ce que cette décision révèle sur le système

Ce n'était pas la première crise de Me Bourbonnais-Rougeau. En 2023, elle avait été reconnue coupable de délit de fuite et de conduite avec les facultés affaiblies — après s'être barricadée chez elle cinq heures pour éviter les policiers et avoir invoqué son « statut privilégié » de procureure. En 2021, dans l'affaire Robitaille, une juge l'avait pointée pour « déclarations trompeuses » devant le tribunal — là aussi, arrêt des procédures.

Trois dossiers. Trois arrêts ou mises en péril. Un seul dénominateur commun.

Ce qui mérite d'être posé : comment a-t-elle pu continuer à diriger des dossiers au Bureau de la grande criminalité après sa condamnation criminelle de 2023 ? La réponse est connue — elle était en appel, ce qui lui permettait légalement de conserver son poste. Mais légalement permis ne signifie pas institutionnellement sage. Le directeur Michel a beau signer une lettre de congédiement aux termes cinglants : son institution a eu plusieurs occasions d'intervenir plus tôt.

Le bilan de l'affaire Bourbonnais-Rougeau
  • Réseau Postcure — valeur alléguée15 millions $
  • Transactions alléguées70 000
  • Issue pour les accusés — janvier 2026Arrêt des procédures
  • Dossiers mis en péril (2021, 2023, 2026)3
  • Sort de la procureureCongédiée — novembre 2025
  • Décision CFP — 19 mars 2026DPCP doit payer son avocat

La décision de la Commission est légalement correcte — les règles ont été appliquées telles qu'elles ont été négociées. Mais elle soulève une question de signal : qu'est-ce que cela envoie comme message aux procureurs qui seraient tentés de naviguer en eaux troubles ? Que même les fautes les plus graves ne les priveront pas de la protection de leur employeur ? La convention collective les protège. Et c'est peut-être là le vrai problème — non pas la décision de la Commission, mais les règles elles-mêmes.

La question n'est pas de savoir si Me Bourbonnais-Rougeau méritait d'être représentée par un avocat lors de son témoignage. Elle le méritait, comme tout citoyen. La question est de savoir qui devait payer. Le contribuable québécois — déjà floué par l'effondrement d'un procès de 15 millions — reçoit la facture supplémentaire.

Les règles seront peut-être renégociées un jour. En attendant, c'est vous qui payez.

Une décision juste dans un système imparfait

La Commission de la fonction publique n'a pas eu tort. Elle a appliqué le droit tel qu'il existe, tel qu'il a été négocié entre le DPCP et l'Association des procureurs. Ce n'est pas son rôle de réécrire les conventions collectives.

Mais la somme des événements dresse le portrait d'un système qui protège ses membres même quand ceux-ci ont activement travaillé à sa destruction. Ce qui est fermé, c'est le dossier de 15 millions que le DPCP avait mis des années à monter. Ce qui reste ouvert, c'est la question que cette institution devra un jour se poser : comment un système censé protéger l'intégrité de la justice a-t-il pu laisser les choses se rendre aussi loin ?

Observation finale

Le DPCP a congédié Me Bourbonnais-Rougeau pour « mépris flagrant » de ses responsabilités. La Commission de la fonction publique lui ordonne maintenant de payer son avocat.

Dans cette affaire, le système judiciaire québécois a perdu sur tous les fronts — sauf peut-être sur un seul : celui de la cohérence juridique.

Sources

La Presse — couverture de l'affaire Bourbonnais-Rougeau, 2023-2026.

Droit-inc — couverture juridique et décision CFP, mars 2026.

Commission de la fonction publique du Québec — décision du juge administratif Denis St-Hilaire, 19 mars 2026.

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