Trois ans après l'incendie criminel de la place D'Youville qui a tué sept personnes, le propriétaire de l'immeuble, l'avocat Émile Benamor, a été arrêté et formellement accusé. Quinze chefs d'accusation pèsent contre lui. Le ministre de la Sécurité publique espère que cette arrestation servira de leçon à tous les propriétaires d'immeubles du Québec.
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L'arrestation, trois ans plus tard
Le 18 mars 2026, trois ans jour pour jour après l'incendie le plus meurtrier de Montréal depuis 50 ans, Émile Benamor a été arrêté tôt le matin par le Service de police de la Ville de Montréal alors qu'il effectuait une tournée de ses immeubles.
Avocat criminaliste et investisseur immobilier de 63 ans, Me Benamor est visé par 15 chefs d'accusation préautorisés par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) : sept pour homicides involontaires et huit pour négligence criminelle entraînant des lésions.
Les victimes nommées dans les accusations sont Nathan Sears, Camille Maheux, Charlie Lacroix, Walid Belkahla, Dania Zafar, Saniya Khan et An Wu.
Ce qu'on lui reproche : tuer par omission
Me Benamor n'est pas soupçonné d'avoir déclenché l'incendie. L'accusation porte sur l'état de l'immeuble et la gestion du bâtiment — soit une forme de négligence criminelle par omission, une théorie juridique peu commune mais reconnue par les tribunaux canadiens.
L'inspecteur-chef du SPVM, David Shane, l'a expliqué clairement en conférence de presse : les enquêteurs et le DPCP ont conclu, notamment à partir de témoignages, qu'il y avait eu négligence criminelle à un niveau tel que des accusations d'homicides involontaires étaient justifiées.
Des documents obtenus par Radio-Canada avaient révélé que le bâtiment de la place D'Youville avait fait l'objet de nombreux avis d'infraction pour non-conformités depuis 2009. Des logements étaient sous-loués sur Airbnb. Au moins un d'entre eux ne comprenait aucune fenêtre. Charlie Lacroix, 18 ans, s'y trouvait au moment de l'incendie. Coincée dans la fumée, elle avait appelé le 911. Elle n'est pas sortie.
Pourquoi trois ans ?
La question s'impose. Le rapport d'enquête du SPVM avait été remis au DPCP en 2024. Pourquoi les accusations n'arrivent-elles que maintenant ?
L'inspecteur Shane a reconnu que le niveau élevé de gravité des accusations explique en partie le délai. Plus l'accusation est grave, plus le seuil de preuve est élevé et plus l'enquête est complexe.
La longueur du dossier s'explique aussi par un facteur stratégique : une fois les accusations déposées, le chronomètre de l'arrêt Jordan commence à courir. Mieux vaut donc déposer un dossier complet et solide, surtout quand l'accusé est lui-même un avocat criminaliste — rompu aux recours procéduraux, disposant de moyens conséquents et ayant toutes les raisons de se défendre avec acharnement.
« Elle ne sera pas décédée en vain »
Louis-Philippe Lacroix, le père de Charlie Lacroix, a réagi avec émotion à l'annonce. « Il ne se passe pas une journée où je n'ai pas une pensée pour ma fille. Si ça peut faire changer des choses, et la façon dont les propriétaires et la Ville de Montréal vont prendre au sérieux l'entretien de leur bâtisse, on se dit, au moins, elle ne sera pas décédée en vain. »
Il a aussi salué le DPCP pour avoir maintenu le contact avec lui tout au long de l'enquête. « Ils voulaient s'assurer d'avoir le dossier le plus étoffé possible, que les accusations ne soient pas superflues et qu'elles tombent par après. C'était la bonne stratégie à avoir. »
Le ministre Lafrenière : « Que ça serve de leçon »
Le lendemain de l'arrestation, le ministre de la Sécurité publique Ian Lafrenière a réagi publiquement. « Merci au Service de police de Montréal pour la très belle enquête. Très heureux du résultat. »
Il a insisté sur la portée symbolique de l'arrestation pour l'ensemble des propriétaires d'immeubles du Québec. « Je l'espère profondément », a-t-il déclaré, en réponse à la question de savoir si cette arrestation pourrait servir de leçon. « Quand on est opérateur, quand on est propriétaire, la responsabilité derrière tout ça — j'en suis très heureux. »
Libéré avec conditions — dont une inusitée
Me Benamor a été libéré après avoir déposé 10 000 $ et s'être engagé à hauteur de 100 000 $. Il peut voyager à l'extérieur du pays en présentant un avis préalable aux autorités.
Parmi ses conditions de libération figure une clause inusitée : il devra maintenir en état tous ses immeubles et respecter l'ensemble des règlements en matière de prévention et de protection contre les incendies. Un constat d'infraction du Service de sécurité incendie de Montréal pourrait désormais constituer un acte criminel et mener à son incarcération.
Un contexte troublant
Le dossier Benamor ne se limite pas à l'incendie de 2023. En octobre 2024, un second incendie criminel a ravagé un autre immeuble lui appartenant, rue Notre-Dame dans le Vieux-Montréal, tuant une touriste française de 43 ans et sa fille de 7 ans. Deux hommes ont été arrêtés et accusés de meurtre dans cette affaire. Le SPVM a écarté toute thèse de négligence criminelle dans ce second dossier.
Peu après ce deuxième incendie, Me Benamor avait lui-même été la cible de deux attaques : son bureau a été criblé de balles et sa voiture incendiée devant sa résidence de Dorval.
Me Benamor demeure pour l'instant membre du Barreau du Québec, bien que des mécanismes existent pour radier ou suspendre rapidement un avocat visé par des accusations criminelles afin de protéger le public. Le Barreau n'a pas souhaité commenter le dossier.
Ce que ce dossier dit du droit
L'affaire Benamor illustre une réalité juridique que peu de gens connaissent : on peut être tenu criminellement responsable de la mort de personnes sans avoir posé le moindre geste dangereux. L'omission — le refus de se conformer à une norme de sécurité, le fait de ne pas agir alors qu'on en a l'obligation légale — peut constituer la base d'une accusation d'homicide involontaire.
L'incendie de Chapais en 1980, où 48 personnes sont mortes, et la catastrophe minière de Westray en 1992, qui a conduit à une réforme du Code criminel sur la responsabilité des employeurs, ont tous deux contribué à façonner ce principe. Le cas Benamor s'inscrit dans cette évolution : l'omission est parfois mortelle. Et criminelle.
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Sources : Radio-Canada — Pascal Robidas et Charles Séguin, 18 mars 2026 — La Presse — Daniel Renaud, Vincent Larouche et al., 18 mars 2026 — La Presse — Yves Boisvert, 18 mars 2026 — TVA Nouvelles — Geneviève Lajoie, 19 mars 2026 — Directeur des poursuites criminelles et pénales du Québec — Code criminel du Canada
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