DOSSIER MADAME J.

Témoignage citoyen · Violence conjugale · Nord du Québec

DOSSIER MME J.

Elle a fait tout ce qu'on lui avait dit de faire — dénoncer, documenter, coopérer. Le système a retourné chaque geste contre elle.

Témoignage de Mme J.  —  Identité connue de la rédaction  ·  Anonymisé à la demande de la témoin pour protéger ses enfants et sa famille
Violence conjugale · Plaintes croisées · Perte de garde · Nord du Québec

« J'ai fait tout ce qu'on m'avait dit de faire »

Une mère dénonce la violence conjugale. Les institutions la reconnaissent. Puis les plaintes croisées de l'ex-conjoint inversent tout — une par une. Voici ce qu'il reste quand le système retourne ses propres mécanismes de protection contre celle qui s'en est servie.

Ce témoignage a été transmis volontairement à Justice-Quebec.ca. Les noms, prénoms et éléments permettant d'identifier la témoin, son ex-conjoint et ses enfants ont été modifiés. Les institutions publiques mentionnées — DPCP, DPJ, IVAC, Cour supérieure — le sont à titre factuel. Justice-Quebec.ca ne prend pas position sur les décisions judiciaires rendues dans ce dossier.

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Documents vérifiésDécisions judiciaires, lettres institutionnelles, rapport médical — lus par la rédaction
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Médecin traitantLettre signée d'une omnipraticienne qui suit la témoin depuis 2009 — 15 ans de suivi
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Dossiers officielsDPCP · IVAC · Cour supérieure · DPJ — tous impliqués dans ce parcours
Le récit

Elle s'appelle Marie dans ces pages

Elle a 43 ans. Elle vit dans une petite ville du nord du Québec, loin des grands centres, loin des ressources juridiques que l'on tient pour acquises à Montréal ou à Québec. Elle a deux enfants. Et depuis la fin de l'année 2024, elle n'en a plus la garde.

Ce n'est pas parce qu'elle a abandonné ses enfants. Ce n'est pas parce qu'un tribunal a conclu qu'elle leur était nuisible. C'est parce qu'elle a fait exactement ce qu'on lui avait dit de faire.

« Elle m'a mentionné regretter d'avoir porté plainte, étant donné que la situation se retourne contre elle alors qu'elle ne voulait que mettre ses enfants et elle-même en sécurité. »

— Extrait de la lettre de son médecin traitant, décembre 2024

Son médecin de famille la suit depuis 2009 — soit quinze ans au moment où elle rédige cette lettre. Elle connaît Marie mieux que la plupart des intervenants qui ont traversé son dossier. Et ce qu'elle écrit, clairement, sobrement, dans un document à en-tête de sa clinique, c'est que Marie n'a jamais présenté d'idées suicidaires ni de dangerosité. Que sa détérioration psychologique a commencé avec la relation avec son ex-conjoint. Que la détresse s'est aggravée quand elle a décidé de se séparer — et encore davantage quand il a demandé la garde complète de leur fils.

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La chronologie

Comment une reconnaissance institutionnelle devient son contraire

Ce qui rend ce dossier particulièrement difficile à lire, c'est sa symétrie. Chaque fois que Marie obtient une reconnaissance — la DPJ, l'IVAC, le DPCP — une plainte croisée de son ex-conjoint vient l'effacer. Voici la séquence telle qu'elle s'est déroulée.

Juin2024
Déclaration policière pour violence conjugale. Marie se présente au poste. Elle dénonce. Le DPCP retient deux accusations contre son ex-conjoint : voies de fait (art. 266 C.cr.) et harcèlement criminel (art. 264 C.cr.). Reconnue
Août2024
La DPJ reconnaît la violence conjugale. Une évaluation conclut que les enfants sont exposés à cette dynamique. Son ex-conjoint dépose simultanément une demande de garde complète de leur fils devant la Cour supérieure. Reconnue
Oct.2024
L'IVAC la reconnaît victime d'un acte criminel. Prestations accordées. La même semaine, le DPCP retire les deux chefs d'accusation contre l'ex-conjoint — sans rencontre préalable avec Marie, contrairement aux procédures internes prévues en matière de violence conjugale. Son ex-conjoint dépose une plainte croisée à la DPJ. Inversé
Nov.2024
21 novembre : ordonnance de sauvegarde de la Cour supérieure. Marie se présente à l'audience avec un cartable de plus de 200 pages — rapports médicaux, rapports psychosociaux, journal détaillé des événements. La juge confie la garde au père. Elle note que la production de ce cartable illustre « une escalade dans la détresse psychologique que la mère vit actuellement ». Des intervenants avaient informé le père que Marie aurait le profil d'une personne ayant des idéations suicidaires — une affirmation directement contredite par sa médecin traitante, dans une lettre rédigée trois semaines plus tard. Perdu
Janv.2025
Perte de garde de sa fille. La plainte croisée déposée à la DPJ par l'ex-conjoint entraîne une réévaluation de la capacité parentale de Marie concernant son autre enfant. Perdu
Nov.2025
L'IVAC retire ses prestations. Après une plainte croisée de l'ex-conjoint, l'IVAC invoque des « faits qui remettent en cause la survenance des événements réclamés » et révoque la reconnaissance accordée en octobre 2024. Retiré
Mars2026
Le DPCP ferme définitivement le dossier. Après de multiples demandes de révision, la réponse finale arrive : la plainte est irrecevable car les faits remontent à plus de six mois. « Aucun suivi additionnel ne sera apporté à votre demande ni à toute correspondance ultérieure sur le même sujet. » Fermé
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La pièce centrale

Ce qu'écrit le médecin qui la connaît depuis 15 ans

Dans un dossier où les institutions se contredisent, une pièce se distingue par sa clarté et son autorité : la lettre de la médecin traitante de Marie, rédigée en décembre 2024. Elle suit Marie depuis 2009. Elle connaît son histoire médicale, ses conditions, son évolution. Et elle écrit, sans ambiguïté :

Lettre médicale — Omnipraticienne, Clinique médicale, nord du Québec — Décembre 2024

« Madame n'a jamais fait mention d'idées suicidaires ni présenté quelconque dangerosité à travers toutes les années où j'effectue son suivi médical, soit depuis plus de 14 ans. »

« J'ai remarqué que son état psychologique s'était dégradé depuis qu'elle fréquentait son ancien conjoint. Lors des suivis médicaux de son fils, je notais aussi qu'elle avait tendance à s'effacer et à se taire quand le père la contredisait. Cela a empiré graduellement. »

« Le fait de ne pas se sentir crue et soutenue ainsi que le manque de support au niveau juridique ont fait que sa détresse psychologique a empiré énormément dans la dernière année. »

— Omnipraticienne, suivi depuis 2009 — identité connue de la rédaction

Cette lettre est arrivée trois semaines après l'ordonnance de sauvegarde du 21 novembre 2024 — celle qui a retiré la garde à Marie en invoquant notamment des inquiétudes sur ses idéations suicidaires. La lettre médicale contredit directement cette affirmation. Mais la décision était déjà rendue.

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Ce que ce parcours illustre

Quand documenter se retourne contre soi

Marie a fait tout ce que le système demande à une victime de faire. Elle a dénoncé. Elle a documenté. Elle a coopéré avec la DPJ, l'IVAC, les services policiers. Elle a produit des preuves. Elle a demandé des révisions, cité les directives internes, invoqué les lois.

Et à plusieurs étapes de ce parcours, c'est précisément cette documentation — ce cartable de 200 pages, ces courriels détaillés, ces demandes de révision — qui a été interprétée non pas comme la démarche d'une mère qui lutte pour ses enfants, mais comme le signe d'une détresse psychologique préoccupante.

Ce que ce dossier soulève — sans trancher

— La mécanique des plaintes croisées comme stratégie de déstabilisation, documentée ici sur quatre institutions distinctes en moins de 18 mois.

— La difficulté pour les institutions de faire une analyse différenciée des rôles dans un conflit conjugal, distincte d'un simple « conflit parental ».

— Le risque que la détresse psychologique causée par la violence soit elle-même utilisée comme argument contre la victime.

— L'isolement des femmes qui se battent seules, loin des grands centres, sans ressources juridiques accessibles.

— L'existence de directives internes — VIO-1 au DPCP, procédures de la DPJ, règles de l'IVAC — dont l'application reste inégale selon les dossiers et les régions.

Ces enjeux sont documentés depuis des années par les maisons d'hébergement pour femmes, les organismes de défense des victimes de violence conjugale et les chercheurs en droit. La Loi C-233, adoptée par le Parlement fédéral, reconnaît désormais le contrôle coercitif comme une forme de violence à part entière. Ces outils existent. Leur application sur le terrain reste inégale.

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Aujourd'hui

Elle n'a pas abandonné

Marie vit toujours dans cette ville du nord du Québec. Elle continue ses suivis médicaux et psychologiques. Elle voit ses enfants, selon les modalités fixées par le tribunal. Elle continue de croire que les choses peuvent changer.

Elle nous a écrit une seule chose en nous transmettant son dossier.

« J'espère que mon histoire va aider quelqu'un d'autre à ne pas faire les mêmes erreurs que moi. »

— Mme J., témoignage transmis à Justice-Quebec.ca, mars 2026

Ce que nous retenons

Justice-Quebec.ca ne prend pas position sur les décisions judiciaires rendues dans ce dossier. Nous ne disposons pas de tous les éléments, et nous ne connaissons pas la version de l'ex-conjoint. Ce n'est pas notre rôle de trancher.

Notre rôle, c'est de rendre visible ce que vivent des milliers de personnes qui naviguent seules dans un système conçu pour des gens avec des avocats, des ressources, du temps et de l'énergie. Marie avait tout ça — ou presque. Elle a quand même perdu.

Si vous traversez une situation similaire — violence conjugale, plaintes croisées, perte de garde — les ressources existent. Elles sont insuffisantes, inégalement accessibles selon où vous habitez, et parfois décourageantes à mobiliser. Mais elles existent. Nous en avons répertorié plusieurs dans nos guides pratiques.

Dossiers citoyens — Justice-Quebec.ca

Derrière les dossiers, il y a des vies. Derrière les décisions, il y a des enfants qui attendent.

Le système n'a pas le droit de l'oublier. Nous non plus.

Vous avez vécu une situation similaire ?

Nous recueillons des témoignages de personnes ayant traversé le système judiciaire québécois dans des circonstances de violence conjugale, de plaintes croisées, ou de perte de garde. Votre témoignage peut être publié sous forme anonymisée — votre identité restera connue uniquement de la rédaction.

Il ne s'agit pas d'un témoignage anonyme. Il s'agit d'un témoignage vérifié et anonymisé — une distinction qui compte pour nous et pour vos lecteurs.

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