DOSSIER MADAME J.
DOSSIER MME J.
Elle a fait tout ce qu'on lui avait dit de faire — dénoncer, documenter, coopérer. Le système a retourné chaque geste contre elle.
« J'ai fait tout ce qu'on m'avait dit de faire »
Une mère dénonce la violence conjugale. Les institutions la reconnaissent. Puis les plaintes croisées de l'ex-conjoint inversent tout — une par une. Voici ce qu'il reste quand le système retourne ses propres mécanismes de protection contre celle qui s'en est servie.
Ce témoignage a été transmis volontairement à Justice-Quebec.ca. Les noms, prénoms et éléments permettant d'identifier la témoin, son ex-conjoint et ses enfants ont été modifiés. Les institutions publiques mentionnées — DPCP, DPJ, IVAC, Cour supérieure — le sont à titre factuel. Justice-Quebec.ca ne prend pas position sur les décisions judiciaires rendues dans ce dossier.
Elle s'appelle Marie dans ces pages
Elle a 43 ans. Elle vit dans une petite ville du nord du Québec, loin des grands centres, loin des ressources juridiques que l'on tient pour acquises à Montréal ou à Québec. Elle a deux enfants. Et depuis la fin de l'année 2024, elle n'en a plus la garde.
Ce n'est pas parce qu'elle a abandonné ses enfants. Ce n'est pas parce qu'un tribunal a conclu qu'elle leur était nuisible. C'est parce qu'elle a fait exactement ce qu'on lui avait dit de faire.
« Elle m'a mentionné regretter d'avoir porté plainte, étant donné que la situation se retourne contre elle alors qu'elle ne voulait que mettre ses enfants et elle-même en sécurité. »
— Extrait de la lettre de son médecin traitant, décembre 2024Son médecin de famille la suit depuis 2009 — soit quinze ans au moment où elle rédige cette lettre. Elle connaît Marie mieux que la plupart des intervenants qui ont traversé son dossier. Et ce qu'elle écrit, clairement, sobrement, dans un document à en-tête de sa clinique, c'est que Marie n'a jamais présenté d'idées suicidaires ni de dangerosité. Que sa détérioration psychologique a commencé avec la relation avec son ex-conjoint. Que la détresse s'est aggravée quand elle a décidé de se séparer — et encore davantage quand il a demandé la garde complète de leur fils.
Comment une reconnaissance institutionnelle devient son contraire
Ce qui rend ce dossier particulièrement difficile à lire, c'est sa symétrie. Chaque fois que Marie obtient une reconnaissance — la DPJ, l'IVAC, le DPCP — une plainte croisée de son ex-conjoint vient l'effacer. Voici la séquence telle qu'elle s'est déroulée.
Ce qu'écrit le médecin qui la connaît depuis 15 ans
Dans un dossier où les institutions se contredisent, une pièce se distingue par sa clarté et son autorité : la lettre de la médecin traitante de Marie, rédigée en décembre 2024. Elle suit Marie depuis 2009. Elle connaît son histoire médicale, ses conditions, son évolution. Et elle écrit, sans ambiguïté :
« Madame n'a jamais fait mention d'idées suicidaires ni présenté quelconque dangerosité à travers toutes les années où j'effectue son suivi médical, soit depuis plus de 14 ans. »
« J'ai remarqué que son état psychologique s'était dégradé depuis qu'elle fréquentait son ancien conjoint. Lors des suivis médicaux de son fils, je notais aussi qu'elle avait tendance à s'effacer et à se taire quand le père la contredisait. Cela a empiré graduellement. »
« Le fait de ne pas se sentir crue et soutenue ainsi que le manque de support au niveau juridique ont fait que sa détresse psychologique a empiré énormément dans la dernière année. »
— Omnipraticienne, suivi depuis 2009 — identité connue de la rédactionCette lettre est arrivée trois semaines après l'ordonnance de sauvegarde du 21 novembre 2024 — celle qui a retiré la garde à Marie en invoquant notamment des inquiétudes sur ses idéations suicidaires. La lettre médicale contredit directement cette affirmation. Mais la décision était déjà rendue.
Quand documenter se retourne contre soi
Marie a fait tout ce que le système demande à une victime de faire. Elle a dénoncé. Elle a documenté. Elle a coopéré avec la DPJ, l'IVAC, les services policiers. Elle a produit des preuves. Elle a demandé des révisions, cité les directives internes, invoqué les lois.
Et à plusieurs étapes de ce parcours, c'est précisément cette documentation — ce cartable de 200 pages, ces courriels détaillés, ces demandes de révision — qui a été interprétée non pas comme la démarche d'une mère qui lutte pour ses enfants, mais comme le signe d'une détresse psychologique préoccupante.
— La mécanique des plaintes croisées comme stratégie de déstabilisation, documentée ici sur quatre institutions distinctes en moins de 18 mois.
— La difficulté pour les institutions de faire une analyse différenciée des rôles dans un conflit conjugal, distincte d'un simple « conflit parental ».
— Le risque que la détresse psychologique causée par la violence soit elle-même utilisée comme argument contre la victime.
— L'isolement des femmes qui se battent seules, loin des grands centres, sans ressources juridiques accessibles.
— L'existence de directives internes — VIO-1 au DPCP, procédures de la DPJ, règles de l'IVAC — dont l'application reste inégale selon les dossiers et les régions.
Ces enjeux sont documentés depuis des années par les maisons d'hébergement pour femmes, les organismes de défense des victimes de violence conjugale et les chercheurs en droit. La Loi C-233, adoptée par le Parlement fédéral, reconnaît désormais le contrôle coercitif comme une forme de violence à part entière. Ces outils existent. Leur application sur le terrain reste inégale.
Elle n'a pas abandonné
Marie vit toujours dans cette ville du nord du Québec. Elle continue ses suivis médicaux et psychologiques. Elle voit ses enfants, selon les modalités fixées par le tribunal. Elle continue de croire que les choses peuvent changer.
Elle nous a écrit une seule chose en nous transmettant son dossier.
« J'espère que mon histoire va aider quelqu'un d'autre à ne pas faire les mêmes erreurs que moi. »
— Mme J., témoignage transmis à Justice-Quebec.ca, mars 2026Ce que nous retenons
Justice-Quebec.ca ne prend pas position sur les décisions judiciaires rendues dans ce dossier. Nous ne disposons pas de tous les éléments, et nous ne connaissons pas la version de l'ex-conjoint. Ce n'est pas notre rôle de trancher.
Notre rôle, c'est de rendre visible ce que vivent des milliers de personnes qui naviguent seules dans un système conçu pour des gens avec des avocats, des ressources, du temps et de l'énergie. Marie avait tout ça — ou presque. Elle a quand même perdu.
Si vous traversez une situation similaire — violence conjugale, plaintes croisées, perte de garde — les ressources existent. Elles sont insuffisantes, inégalement accessibles selon où vous habitez, et parfois décourageantes à mobiliser. Mais elles existent. Nous en avons répertorié plusieurs dans nos guides pratiques.
Derrière les dossiers, il y a des vies. Derrière les décisions, il y a des enfants qui attendent.
Le système n'a pas le droit de l'oublier. Nous non plus.
Nous recueillons des témoignages de personnes ayant traversé le système judiciaire québécois dans des circonstances de violence conjugale, de plaintes croisées, ou de perte de garde. Votre témoignage peut être publié sous forme anonymisée — votre identité restera connue uniquement de la rédaction.
Il ne s'agit pas d'un témoignage anonyme. Il s'agit d'un témoignage vérifié et anonymisé — une distinction qui compte pour nous et pour vos lecteurs.
Écrivez-nous : [email protected]
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