Pour des milliers de Québécois qui n'ont ni les moyens d'un avocat privé ni accès à l'aide juridique, l'intelligence artificielle devient une bouée de sauvetage inattendue.
Février 2026 · Actualité juridique · Technologies
Face à la complexité croissante du système judiciaire et aux coûts prohibitifs des services juridiques, une révolution silencieuse est en marche. L'intelligence artificielle s'impose progressivement comme le nouvel outil des justiciables qui doivent affronter seuls les tribunaux — une réalité que le Québec commence à prendre très au sérieux.
Le vide entre l'aide juridique et l'avocat privé
Il existe au Québec une zone grise largement méconnue : celle des citoyens dont les revenus dépassent les seuils d'admissibilité à l'aide juridique, mais qui ne peuvent pas pour autant se payer les services d'un avocat privé. Ce sont ces justiciables — parents en litige de garde, petits entrepreneurs en conflit commercial, locataires aux prises avec un propriétaire — qui se retrouvent seuls face à un système conçu pour ceux qui maîtrisent son langage.
Traditionnellement, entrer dans une salle d'audience sans représentation juridique était souvent synonyme de défaite quasi certaine. L'IA commence à changer cette équation.
Ce que le Barreau reconnaît officiellement
Le Barreau du Québec a publié en décembre 2025 un guide pratique spécifiquement destiné aux personnes qui se représentent seules devant les tribunaux, reconnaissant ainsi officiellement la réalité de ce phénomène en pleine croissance. Martine Meilleur, porte-parole du Barreau, l'a confirmé : « Le phénomène de la représentation seule n'est pas en voie de disparition, bien au contraire, pour toutes sortes de raisons, notamment les coûts d'avocat. C'est sûr que c'était le souci du Barreau. »
Ce guide identifie trois usages légitimes et bénéfiques de l'IA pour le justiciable non représenté : mieux comprendre la loi et ses droits, trouver des renseignements pour rédiger un document ou une procédure, et organiser et préparer son dossier.
La juge en chef du Québec y croit
Le potentiel de l'IA pour désengorger les tribunaux et améliorer l'accès à la justice suscite même l'enthousiasme au sommet de la magistrature. La juge en chef du Québec, Manon Savard, s'est dite ouverte à l'idée d'intégrer ces technologies, évoquant des applications concrètes comme la gestion documentaire, la transcription rapide des notes sténographiques et le soutien à la recherche juridique. « Le gros défi sera de trouver l'équilibre entre le recours à l'intelligence artificielle pour ce qui peut favoriser l'accès à la justice et le maintien de notre indépendance et de notre impartialité », a-t-elle souligné.
La Cour fédérale du Canada reconnaît elle aussi officiellement parmi les avantages de l'IA le soutien aux parties non représentées dans leur compréhension de la procédure judiciaire — une reconnaissance institutionnelle majeure.
Ce que l'IA peut faire — concrètement et positivement
Utilisée avec discernement, l'IA offre des bénéfices réels et documentés pour le justiciable non représenté.
Elle brise d'abord le mur du jargon juridique : traduire en langage clair des textes de loi complexes, expliquer une procédure ou décoder un jugement sont des tâches pour lesquelles les grands modèles de langage se révèlent particulièrement accessibles, permettant à tout citoyen de comprendre ses droits sans formation spécialisée.
Elle aide également à organiser une preuve volumineuse : classer des centaines de courriels, identifier les éléments pertinents dans une masse de documents, structurer une chronologie des faits — des tâches qui prenaient autrefois des jours à accomplir manuellement sont désormais accessibles en quelques minutes.
Elle permet enfin d'accéder à une première orientation juridique, là où aucune ressource n'était disponible. Le Laboratoire de cyberjustice de l'Université de Montréal, qui travaille depuis des années sur l'accès à la justice par la technologie, documente comment ces outils peuvent spécifiquement bénéficier aux communautés marginalisées et sous-représentées qui n'ont historiquement jamais eu accès au système judiciaire.
Un mouvement qui dépasse le Québec
Cette transformation n'est pas propre au Québec. À l'échelle internationale, l'IA inclusive est reconnue comme un levier pour permettre aux populations historiquement non représentées d'accéder à leurs droits fondamentaux. Le portail Justice à l'ère de l'IA générative du Barreau du Québec offre d'ailleurs des ressources structurées pour le grand public, avec une approche centrée sur l'explication en langage simple et l'orientation vers les bons services.
Un outil d'assistance, jamais un substitut
Le consensus des experts est clair : l'IA doit rester un outil d'assistance, jamais un substitut au jugement humain. Il convient toujours de vérifier les informations générées auprès de sources officielles fiables. Mais pour le parent en litige familial, le locataire ou le petit entrepreneur québécois, l'IA n'est plus une promesse futuriste. C'est un outil disponible dès aujourd'hui — celui qui leur permet enfin de se faire entendre avec clarté devant un juge, et peut-être de ne plus perdre simplement parce qu'ils n'avaient pas les moyens de se payer une défense.
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