Intégrité professionnelle : jusqu’où un avocat peut-il aller sans tout perdre?

Publié le 3 février 2026 à 09:03

MONTRÉAL — La parole d’un avocat a un poids particulier devant les tribunaux. Elle repose sur une présomption fondamentale : celle de l’intégrité. Mais lorsque cette confiance est rompue — par un mensonge sous serment, des versions contradictoires ou une présentation trompeuse des faits — les conséquences peuvent être sévères, durables et parfois irréversibles.

Au Québec, au Canada et ailleurs, plusieurs dossiers récents rappellent que la justice tolère mal qu’on tente de la tromper, surtout lorsque cela vient de ceux dont la mission est précisément de la servir.

Une frontière claire : l’erreur n’est pas le mensonge

Le droit reconnaît qu’un avocat peut se tromper. Ce qui est sanctionné, en revanche, c’est le fait d’induire sciemment le tribunal en erreur, de mentir sous serment ou de présenter une version des faits que l’on sait inexacte. Cette distinction est au cœur de nombreuses décisions disciplinaires et judiciaires.

Des sanctions lourdes au Québec

L’affaire de Stéphane Harvey en est une illustration marquante. Reconnu coupable de multiples infractions déontologiques, notamment pour s’être approprié des fonds détenus en fidéicommis et avoir entravé une enquête disciplinaire, l’avocat a vu sa crédibilité sérieusement mise en cause par le Conseil de discipline du Barreau du Québec.
Bien que certaines décisions soient contestées en appel, le dossier rappelle que la tromperie — envers un client comme envers les autorités professionnelles — peut mener à de longues périodes de radiation et à des amendes substantielles.

Dans un autre registre, le cas de Mégane Lalonde, largement médiatisé en 2024 et 2025, a mis en lumière les risques liés à la présentation de fausses qualifications et à l’exercice illégal de la profession. S’étant fait passer pour une avocate sur les réseaux sociaux, elle fait face à des accusations criminelles, tandis que le Barreau a ouvert des enquêtes pour déterminer l’ampleur des dommages causés.

Quand la crédibilité s’effondre

La question de la parole sous serment dépasse le cadre strict des avocats en exercice. Le dossier de Michel Girouard, ancien avocat devenu juge, a rappelé à quel point des contradictions majeures dans les versions des faits peuvent miner une carrière entière. Dans ce dossier, les incohérences relevées ont mené à des conclusions sévères quant à la crédibilité et à des recommandations lourdes de conséquences.

Mensonges répétés et atteinte à l’équité des procès

Plus récemment, un jugement très commenté au Québec a mis en cause une relation intime secrète entre une procureure de la Couronne et un avocat de la défense, dans un dossier criminel majeur. Le juge a reproché aux protagonistes des mensonges répétés, allant jusqu’à conclure qu’un avocat avait menti sous serment. Résultat : l’arrêt complet des procédures, permettant à des accusés d’éviter leur procès.
L’affaire illustre un principe central : lorsqu’un tribunal estime avoir été trompé, c’est l’intégrité même du procès qui est compromise.

Ailleurs au Canada et à l’international

En Ontario, l’affaire Nunziata, rapportée par Canadian Lawyer, a donné lieu à des procédures disciplinaires devant le barreau provincial, après des allégations selon lesquelles un avocat aurait menti sous serment avant de se contredire ultérieurement. Là encore, c’est la crédibilité professionnelle qui se retrouve au cœur du débat.

À l’échelle internationale, l’effondrement du cabinet Dewey & LeBoeuf demeure un cas-école. Des accusations de fraude, de falsification et de tromperie envers des banques et des investisseurs ont mené non seulement à la faillite de la firme, mais aussi à des poursuites pénales contre certains de ses dirigeants. Les autorités américaines ont reproché à ces derniers d’avoir présenté des informations fausses ou trompeuses pour masquer la réalité financière du cabinet.

Les aveux et leurs conséquences

Dans certains cas, les mensonges sont reconnus publiquement. Le dossier de Michael Cohen, ancien avocat personnel de Donald Trump, illustre les conséquences d’aveux de fausses déclarations passées. Même lorsque le mensonge est admis, la crédibilité est durablement entachée, et la carrière juridique profondément affectée.

Une règle constante : la vérité finit par rattraper

Ces affaires, bien que différentes dans leurs contextes, convergent vers un même constat : mentir au tribunal ou tenter de l’induire en erreur est l’un des manquements les plus graves dans la pratique du droit. Les sanctions peuvent être disciplinaires, civiles ou criminelles. Mais au-delà des peines, c’est la réputation — souvent irremplaçable — qui est perdue.

Dans un système fondé sur la confiance, la parole de l’avocat n’est pas une arme à manier à la légère. Lorsqu’elle est trahie, la justice réagit. Et tôt ou tard, la vérité finit presque toujours par refaire surface.

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