MONTRÉAL — Dans l’imaginaire collectif, les cabinets d’avocats incarnent la maîtrise du droit, la rigueur procédurale et le respect des règles. Pourtant, l’histoire récente du Québec et du Canada démontre une réalité plus troublante : un seul avocat peut suffire à entraîner tout un cabinet dans la tourmente, parfois jusqu’à la dissolution, la faillite ou un discrédit durable.
Au fil des dernières années, scandales financiers, conflits d’intérêts, inconduite professionnelle et crises internes ont révélé une vulnérabilité structurelle trop souvent sous-estimée : le risque systémique.
Même les géants peuvent tomber
Le cas de Heenan Blaikie, dissous en 2014, demeure un rappel brutal. À son apogée, le cabinet figurait parmi les plus influents au pays. Sa disparition n’est pas liée à une seule infraction criminelle, mais à un effondrement de la confiance interne, des mécanismes de gouvernance et de la solidarité entre associés.
L’épisode a marqué la profession : même les plus grandes firmes ne sont pas à l’abri lorsque la cohésion se fissure. La taille, la réputation et les clients prestigieux ne protègent pas contre une chute rapide lorsque les fondations internes craquent.
Le risque systémique : quand un seul avocat met toute une firme en péril
C’est toutefois dans les dossiers de fraude et de détournement que le danger devient le plus clair. L’exemple du cabinet américain Dewey & LeBoeuf demeure à cet égard emblématique. À l’origine, les irrégularités reprochées concernaient surtout des décisions prises par certains dirigeants. Mais plutôt que d’y faire face rapidement, la direction de la firme a choisi de protéger l’institution, de masquer la gravité de la situation et de préserver son image auprès des banques et des partenaires financiers. Or, dans ce type de contexte, la vérité finit presque toujours par refaire surface, et la tentative d’enterrer l’affaire devient souvent l’erreur la plus lourde de conséquences. Cette stratégie de protection collective — fondée sur la solidarité interne et l’ego institutionnel — a mené à des accusations criminelles, à la faillite du cabinet et à l’effondrement complet de la structure.
Même lorsque la faute initiale est attribuable à un nombre restreint d’avocats, les conséquences peuvent donc devenir systémiques lorsque la firme elle-même s’engage dans une logique de dissimulation ou de minimisation. Procédures judiciaires complexes, perte de crédibilité, rupture de la confiance des clients et des institutions financières : l’effet domino est souvent irréversible.
Ce type de dossier met en lumière une réalité fondamentale : la responsabilité collective. Lorsqu’un cabinet choisit de protéger sa réputation plutôt que de corriger immédiatement une dérive interne, la faute individuelle cesse d’être un incident isolé et devient un désastre institutionnel.
Le moment critique : tenter d’étouffer l’affaire
Dans bien des cas, ce n’est pas uniquement la faute initiale qui précipite la chute d’un cabinet, mais la manière dont celui-ci réagit. Lorsqu’un problème grave émerge, la tentation est grande de vouloir limiter les dégâts, voire de retarder ou contenir la divulgation.
Or, cette stratégie comporte un risque majeur. En cherchant à étouffer une affaire — plutôt que de la traiter rapidement et de façon transparente — un cabinet peut involontairement aggraver sa situation. Les délais, les omissions et les demi-vérités exposent alors l’ensemble de la firme à des reproches bien plus larges que l’acte initial : manquement à la diligence, défaut de supervision, voire tolérance implicite.
C’est souvent à ce moment précis que la faute individuelle bascule en crise systémique.
Quand le compte en fidéicommis devient le point de rupture
L’affaire impliquant Dany Perras illustre à quel point le compte en fidéicommis — pilier sacré de la profession — peut devenir le talon d’Achille d’un cabinet. Selon des analyses publiées dans la presse spécialisée, l’utilisation frauduleuse de ce mécanisme a déclenché une enquête du Barreau, des procédures judiciaires et une faillite.
Dans ce type de situation, la question n’est plus seulement de savoir qui a fauté, mais comment la firme a laissé faire, et pendant combien de temps.
Cabinets prestigieux, vulnérabilité identique
Même les firmes les plus reconnues ne sont pas épargnées. L’affaire Étienne Gadbois, ancien avocat associé à Dentons à Montréal, a démontré qu’un dossier individuel peut suffire à projeter une ombre sur une organisation entière.
Dans l’espace public, la nuance entre « l’avocat fautif » et « le cabinet » s’estompe rapidement. Pour les clients, les assureurs et le public, la marque est atteinte, même si la responsabilité pénale ou disciplinaire est personnelle.
Les conflits internes : des implosions silencieuses
Tous les différends professionnels ne font pas les manchettes nationales. Certains prennent la forme de tensions internes entre associés qui, bien que discrètes, peuvent mener à la fin d'une collaboration. Le cas de l'ancienne entité Erman, Dubé, Avocats illustre comment l'évolution des visions professionnelles conduit les associés à dissoudre une structure commune pour poursuivre leurs carrières de manière indépendante.
Ces transitions rappellent que l’absence de gouvernance proactive et de mécanismes de retrait clairs peut être aussi périlleuse pour la pérennité d'un cabinet qu'une crise externe.
Conflits d’intérêts et inconduite : l’autre visage du risque
Les décisions de la Cour supérieure du Québec montrent également que des conflits d’intérêts, même sans malversation, peuvent entraîner la disqualification d’une firme entière d’un dossier stratégique. À cela s’ajoutent des sanctions disciplinaires de plus en plus sévères pour des cas d’inconduite ou de harcèlement, soulignées par le Barreau du Québec.
Ces dossiers confirment que la chute d’un cabinet n’est pas toujours financière : elle peut être éthique, humaine et réputationnelle.
Une leçon sans équivoque
Qu’ils soient petits ou géants, les cabinets d’avocats partagent une même fragilité : leur survie repose sur la confiance. Lorsqu’un avocat fautif n’est pas rapidement encadré, ou lorsque la firme choisit de minimiser plutôt que d’affronter le problème, le risque n’est plus individuel — il devient collectif.
L’histoire récente le démontre sans détour : les avocats ne sont pas à l’abri de la loi, et les cabinets qui l’oublient découvrent souvent trop tard qu’un seul maillon faible peut faire s’écrouler toute la chaîne, et parfois, entrainer d'autres cabinets dans leur chute.
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